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5 novembre 2025 3 05 /11 /novembre /2025 17:27

1939: Stanton Carlisle (Bradley Cooper), un homme inquiétant et mystérieux se joint à des forains dans un patelin à l'écart du monde. Il va s'installer et travailler parmi eux, et montrer assez vite des dispositions spectaculaires pour la manipulation du public, auquel on fait croire que le maître de cérémonie et son assistante possèdent des dons mentaux extraordinaires. Il monte un à un les échelons en ayant de plus en plus la confiance de ses pairs, et finit par "hériter" d'un système mis au point par un vieux forain alcoolique que Carlisle lui-même a plus ou moins poussé vers la tombe. Avec Molly (Rooney Mara), une artiste du cirque (Spécialisée dans... l'électrocution, on peut parler de coup de foudre) qu'il a plus ou moins embobinée, Stanton change de registre et va désormais se produire en ville, dans des salons et des hôtels de luxe. Il attire l'attention de l'étrange psychiatre Lilith Ritter (Cate Blanchett), avec laquelle il monte une escroquerie à grande échelle pour soutirer de l'argent de nombreuses personnes de la bonne société New Yorkaise...

Ca a surpris, forcément, ceux qui attendaient de Del Toro une suite au Labyrinthe de Pan, ou à The shape of water. Mais le metteur en scène a décidé de changer d'univers et déploie ainsi son talent stylistique pour une histoire dans laquelle rien de surnaturel n'effleure, y compris ou surtout d'autant plus qu'il est question ici de don, de transmission de pensée, de fantômes, de médiums et de visite d'entre les morts... Mais pour ce faire, le réalisateur effectue un remake d'un classique du film noir, réalisé en 1947 par Edmund Goulding. Un remake qui va se servir de toute l'expressivité de son metteur en scène pour devenir un tour de force baroque. On n'en attendait pas moins...

Place donc à une intrigue qui part, sinon à la source, d'un passé qui hante le personnage principal. Il est troublant de voir à quel point Bradley Cooper a joué son personnage comme un homme démoniaque, dont les blessures évoquées finissent toujours par remonter à des crimes. Le film, d'ailleurs, commence sans équivoque, par nous montrer l'homme transportant dans une maison délabrée un cadavre, le dissimulant dans une cachette sur le plancher avant de mettre le feu à la baraque: Stan est pour tout le reste du film associé à cette image diabolique... C'est le hasard qui le conduit vers les forains, mais son talent de manipulateur est phénoménal et tout se passe comme s'il poussait les gens à l'aimer, ou l'engager, ou le suivre. Son travail de bonimenteur sera donc basé sur un talent naturel... 

Del Toro prend le temps d'installer un univers de fête foraine qui est d'une incroyable richesse, en laissant libre cours à ses penchants esthétiques, associant les contraires et cherchant la beauté dans les coulisses du monde: la galerie de portraits qui s'ensuit est fabuleuse: Clem (Willem Dafoe), le propriétaire des lieux, est un paradoxe vivant, un forain qui tente de faire avec rigueur et honnêteté un boulot qui consiste à mentir et duper pour soutirer de l'argent, mais légalement. Zeena, la montreuse de cartes (Toni Collette), a vu venir le jeune homme et l'accueille sans ambiguité: elle sait qu'il apportera son lot d'ennuis. Son compagnon, Pete (David Strathaim), est un vieil homme lessivé que l'alcool a complètement ravagé. Molly est une jeune artiste de cirque qui a hérité de la vocation mais qui est sous la protection des larges épaules de Bruno, le costaud (Ron Perlman) dont le meilleur ami est le major Mosquito (Mark Povinelli), homologué (dit la publicité de la foire) comme étant le plus petit homme du monde... D'autres artistes seront vus, sans avoir à proprement parler des rôles de premier plan: un contorsionniste, un homme au système pileux envahissant, des "pinheads", une femme-araignée sortie tout droit de The show, de Tod Browning, des hommes-canons... Et un Geek.

Tel Tod Browning dans certains de ses films (The unholy three, The show, West of Zanzibar, Mark of the vampire et Miracles for sale), le réalisateur va donner les clés de quelques techniques de manipulation du public et autres attractions. Parmi ces dernières on prêtera d'autant plus attention au "geek" qu'il est souligné à plusieurs reprises. C'est donc un artiste de cirque, mais ce que révèle Clem à Stan dans la première demi-heure, c'est qu'il s'agit d'un homme qui est arrivé au bout du rouleau, soit alcoolique, soit junkie. A cette époque, nous révèle le professionnel, les vétérans qui sont revenus opiomanes sont tellement nombreux, il suffit de tomber sur celui qui est allé au bout de son humanité. Le personnage en question, qui va marquer de son empreinte le film tout en étant pratiquement cantonné à sa première demi-heure, est vu pour la première fois quand il croque un poulet en public. 

Vivant, bien sûr.

Et pourtant c'est un film noir, dans lequel le personnage sombre trouvera la femme fatale à sa mesure: inutile de dire qu'il ne s'agira pas de Molly, la frêle enfant de la balle, qui est incarnée ici par Rooney Mara dans un registre qui la rapproche d'autres femmes-enfants des films du metteur en scène, en premier lieu Ofelia (El Laberinto del Fauno) et Elisa (The shape of water). Mais cette fois elle n'est en aucun cas le centre du film... Par contre elle agira à plus d'une reprise en révélateur et en catalyseur. Elle permet aussi au personnage de Stan de perdre une partie de son caractère démoniaque. Non bien sûr, la femme fatale proverbiale du film est bien sûr l'étrange docteur Ritter, qui cache derrière ses manières des penchants pour la manipulation elle aussi, un carnet d'adresses pousse-au-crime, mais surtout des cicatrices mystérieuses... Des séquelles d'une agression perpétrée par l'un des hommes dont elle veut faire une de ses victimes en utilisant les manipulations pseudo-surnaturelles de Stan. Il s'agit donc d'un projet de vengeance, mais une vengeance dans laquelle Stanton est l'instrument, pas le véritable criminel. 

Ce que confirme son statut dans le film: il est venu, il est passé, il a trompé son monde, et puis ...pouf! Le personnage est de toute façon un spécialiste de la séduction immédiate, mais a les plus grandes difficultés à se faire aimer ou à être crédible sur la distance. Bref, il va vers son destin, que je vous laisse évidemment découvrir dans ce nouveau conte noir, pas fantastique sans doute, mais vénéneux... ça oui! Un film dont l'atmosphère est une grande réussite, avec une galerie de personnages qu'on ira retrouver avec bonheur. Deux motivations pour Guillermo Del Toro à faire le film, à n'en pas douter...

Notons pour finir que le film, sorti en couleurs, a aussi été monté dans une version noire et blanche, de toute beauté, plus longue de neuf minutes, et absolument superbe. Si la version sortie initialement en salles, en 2021, est bien l'original, il n'empêche, la façon dont le noir et blanc sublime le film, le rend plus baroque encore, nous rappelle à quel point le metteur en scène est un amoureux du cinéma dans sa forme la plus classique.

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Guillermo del Toro Criterion Rooney Mara
4 novembre 2025 2 04 /11 /novembre /2025 22:10

A Copenhague, nous faisons la connaissance de Nikolajsen (Oscar Stribolt), un tavernier qui a des soucis: il vient d'apprendre l'existence d'une fille qu'il a eu d'une première idylle, et son épouse n'est pas au courant. Elle vit au Jutland, mais comment justifier un voyage? Il se confie à ses amis, tous commerçants et artisans dans son quartier... Apprenant qu'il y a une soudaine et inexplicable invasion de loups dans la région, ils décident de s'y rendre, pour chercher la jeune femme, sous le prétexte de faire la chasse aux loups...

Pendant ce temps, un étudiant (Gorm Schmidt), habitué de la taverne, est justement en vacances au Jutland, où il fait la rencontre d'une délicieuse jeune femme (Lise Bauditz)... Et deux vagabonds (Carl Schenström, Harald Madsen, alias Doublepatte et Patachon) se greffent sur la chasse au loup pour y gagner un peu d'argent...

C'est un scénario loufoque, et on regrette qu'il le soit, finalement, plus que le film: car c'est sage, et assez routinier... Une fois de plus, le décor est superbement mis en valeur (c'est surtout qu'il y a un lac, et des forêts autour, et que voulez-vous, j'y suis très sensible), et le camping à la dure dans les bois est rehaussé de la présence des inévitables jolies baigneuses, invitées permanentes des films de Lauritzen... On devine dès le départ que tout va rentrer dans l'ordre...

Se pourrait-il qu'à l'heure de se concentrer sur un Don Quichotte nettement plus ambitieux, Lauritzen et ses deux acteurs fétiches n'avaient pas trop de temps à perdre avec un film aussi banal?

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Schenström & Madsen Lau Lauritzen 1926
2 novembre 2025 7 02 /11 /novembre /2025 18:36

A Londres, le Dr Watkins (Porky Pig) nous narre les aventures de Dorlock Homes (Daffy Duck), sur la piste du dangereux Shropshire Slasher (l'égorgeur du Shropshire)...

C'et vrai que Chuck Jones, auteur de la série de dessins animés la plus systématique de toute l'histoire des images qui bougent (Wile E. Coyote, bien sûr), n'était pas un ennemi de la redondance... Lassé des personnages de Daffy Duck et de Porky Pig, il les a lancés dans une série de parodies, où systématiquement, le calme et l'efficacité de Porky, pourtant considéré comme le faire-valoir, étaient évidentes face à la médiocrité du héros Daffy... En Sherlock Holmes, ce dernier est une caricature de bon aloi, mais le plaisir àprendre dans ce film est plutôt dans les trognes des figurants, et dans le dialogue qui est truffé de lexique surranné Anglais, que dans les gags répétitifs d'un canard qui ne ressemble plus qu'à l'ombre (bavarde et râleuse) de lui-même.

 

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Published by François Massarelli - dans Chuck Jones Animation Looney Tunes Daffy Duck
2 novembre 2025 7 02 /11 /novembre /2025 18:28

Venu peindre de beaux paysages, Porky Pig est dérangé par Daffy Duck, qui s'est fixé comme seule mission de l'importuner à l'extrème... Ce qu'il fait dans le désordre absolu, avec un sens de l'improvisation qui laisse pantois...

C'est curieux comme McKimson, qui allait devenir le plus ennuyeux des metteurs en scène de dessins animés de la Warner, avait à coeur à ses débuts dans la "supervision", comme on disait chez Leon Schlesinger, de respecter le personnage de Daffy Duck tel qu'il avait été créé par Tex Avery et Bob Clampett. Bien qu'ici il ait trouvé son maitre: à chaque tentative du canard d'embrouiller son antagoniste, celui-ci répond du tac au tac, notamment en sortant de permis tous plus absurdes les uns que les autres...C'est loufoque et fortement plaisant.

Qu'il me soit une fois de plus permis de rappeller à tous les esprits échauffés par le titre de ce film, qu'à cette époque lointaine, le terme Boob n'était pas encore largement utilisé pour désigner les glandes mammaires. Ce film de la série des Looney Tunes n'est donc pas une invitation à une partie fine dans les bois en compagnie de jeunes nymphes dans le plus simple appareil.

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Published by François Massarelli - dans Daffy Duck Looney Tunes Animation
1 novembre 2025 6 01 /11 /novembre /2025 21:39

Curieusement, ce film est un peu passé inaperçu, entre le diptyque de la seconde guerre mondiale qui l'a précédé (Flags of our fathers, et Letters from Iwo Jima, 2006) d'une part, et les deux gros succès publics qui l'ont suivi (Gran Torino, 2008, et Invictus, 2009). C'est pourtant un film passionnant, tant par sa recréation d'une période-clé de l'histoire Américaine, que par sa thématique qui le met en cousinage avec bien des films importants d'Eastwood, et aussi par le fait qu'à mon avis c'est le film le plus dur, le plus violent, le plus noir de son auteur.

Los Angeles, 1928: Christine Collins (Angelina Jolie) vit seule avec son fils Walter depuis sa naissance: le père, selon elle, a eu peur de la responsabilité... Pas elle toutefois: elle l'élève, et lui consacre tout son temps libre, tout en travaillant à un poste à responsabilité. Un jour, elle rentre, et Walter n'est pas là. La police intervient, on le cherche, mais il ne donne aucun signe de vie. La presse s'intéresse à son cas, et un pasteur parti en guerre contre les forces de police locales, le révérend Briegleb (John Malovich), lui apporte son soutien. Quand le Lieutenant Jones (Jeffrey Donovan) lui annonce que son fils est retrouvé, Christine a la surprise de voir arriver un garçon qui n'est pas Walter. La police refuse de reconnaître son erreur, et quand elle s'entête, Christine finit dans une institution pour malades mentaux... Pendant ce temps, l'inspecteur Ybarra (Michael Kelly) fait dans le cadre d'une enquête routinière une découverte inattendue, et très choquante...

L'histoire est vraie, et probablement aussi un brin exagérée: le film était prévu au départ pour Ron Howard, et on sait que ni celui-ci ni Clint Eastwood ne prennent de gants quand il s'agit de mettre un grain de sel personnel dans leurs films; et justement, Eastwood retrouve ici le thème de la mise en danger des enfants, qui est souvent présent dans des films comme A perfect world, Gran Torino ou bien sûr Mystic River. Ce dernier a d'ailleurs beaucoup de points communs avec Changeling... A commencer par le côté âpre, et un certain parfum de vengeance.

Pourtant Angelina Jolie a joué Christine Collins avec énormément de retenue, comme une personne qui ne dit jamais un mot plus haut que l'autre... Tout le contraire des malfaiteurs qui cherchent la vengeance dans Mystic River. C'est que l'héroïne, une femme seule qui a élevé son fils toute seule, et qui travaille, est une femme du jazz age, cette période durant laquelle les Etats-Unis deviennent enfin modernes. Modernes, et particulièrement corrompus, comme le film le dit et le redit (un peu lourdement du reste) à travers l'exemple des forces de police. La corruption et l'inefficacité des corps constitués est bien sûr un autre thème qui parcourt l'oeuvre d'Eastwood...

La mise en scène est du Eastwood pur et dur, avec l'efficacité qu'on lui connaît, la simplicité des mouvements de caméra, le naturel des acteurs, et les idées de montage parfois farfelues (deux procès vus en montage parallèle, qui rendent une séquence parfois difficile à comprendre). Mais le metteur en scène est à l'aise devant cette histoire de femme qui s'est prise en mains, et qui devient victime d'une erreur judiciaire délibérée. Les administrations en prennent pour leur grade, comme toujours, mais les passages les plus étonnants et les plus durs (même si le passage à l'asile est particulièrement violent) concernent la deuxième partie, et la découverte d'une ferme avec un charnier contenant les restes de quinze enfants. Et il y a au bout du film, une exécution...

Je laisse la parole à Eastwood: "In a perfect world, the death penalty would be an ideal punishment for such a crime", dit-il, interrogé sur le film par Samuel Blumenfeld du Monde; dans un monde parfait, il estime que le crime horrible dont il est question dans le film serait une occasion justifiée de pratiquer la peine de mort, mais comme il l'a lui-même montré dans son film True Crime, la peine capitale est toujours l'objet de soupçons (ce qui n'est pas le cas ici, le type est vraiment un monstre), ou tout bonnement insupportable en soi. La scène de l'exécution est absolument insupportable, quels que soient les crimes commis...

Comme dans tous ses films, il y a des longueurs, des petits soucis de cohérence, et des rôles un peu limites (le lieutenant Jones, qui vire très vite à la caricature), mais il ne rate pas ses cibles. On le quitte vidé, choqué, mais en choisissant de traiter une affaire qui ne sera jamais totalement élucidée, en en faisant le portrait d'une femme en lutte contre la corruption et l'injustice, Eastwood a réalisé un film courageux, accompli, et totalement prenant. .

 

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Published by François Massarelli - dans Clint Eastwood Noir
31 octobre 2025 5 31 /10 /octobre /2025 13:53

C'est, selon toute vraisemblance, la première des quatre adaptations de romans de Dickens par Sandberg (les quatre films sont sortis dans le désordre), et ça montre bien les ambitions du metteur en scène, qui cherchait à produire des films au Danemark qui rivaliseraient avec le meilleur du cinéma mondial et en particulier avec les quatre leaders de l'industrie, Italiens, Français, Américains et les Allemands revenus d'entre les morts, et qui étaient fortement présents au Danemark. Bref, le réalisateur de Klovnen cherchait à apporter sa contribution pour restaurer la toute-puissance Danoise d'avant 1914 en ce qui concerne le cinéma...

Dans ces conditions, le choix de Dickens peut paraître étonnant, mais la même année, Griffith aux Etats-Unis sortait Orphans of the storm, qui devait plus aux romans de Dickens qu'à la pièce qu'il adaptait! Pourtant, le film de Sandberg est très différent de ce que faisait Griffith...

L'intrigue du dernier roman de Dickens est touffue, et il semble que le film ait cherché à en adapter les moindres recoins, et à en reprendre toute la richesse des personnages, qui sont fort nombreux, et chacun d'entre eux apporte un nouvel élément de complication dans la première partie! Il est donc question d'un testament, celui d'un vieil homme dont l'unique héritier est retrouvé mort. Sa fortune est donc reprise par son valet, un brave homme un peu simplet, mais... Evidemment, tout le monde la convoite un peu; bien sûr, certains sont plus malhonnêtes que d'autres; bien sûr, les riches et les pauvres vont s'opposer, en particulier sur la morale; et enfin, pour couronner le tout... L'héritier est-il vraiment mort?

C'est emballant, car en dépit d'une fidélité au texte, à sa linéarité et à la naïveté mélodramatique de l'intrigue, Sandberg a évité les pièges d'une trop littérale adaptation. Il illustre, oui, mais en poussant les ambiances, pour faire de son Londres inquiétant quelque chose de plus fort encore que ce que voulait Dickens. Chaque personnage peu être lu de plusieurs façons grâce à des caractérisations plus cinématographiques que littéraires, et le metteur en scène utilise le montage à merveille pour alterner plans d'ensemble d'une grande richesse, et inserts vivants. Les acteurs incarnent totalement leur personnage, et comme c'est un film Danois les éclairages sont luxueux!

Après ce qui précède, on s'attend à un "mais...", et ça ne va pas pouvoir être évité: "...mais" le problème c'est que la deuxième partie est perdue, en tout cas de moitié, et n'a survécu que sous la forme de fragments disjoints. Au regard de la qualité photographique de la copie et de l'impeccable tenue de la première partie, c'est un crève-coeur... Cette adaptation sage mais très réussie donne envie de voir les autres films adaptés de l'écrivain par le décidément très intéressant metteur en scène, qui ne mérite absolument pas d'être tombé dans l'oubli.

 

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Published by François Massarelli - dans A.W. Sandberg Muet 1921
30 octobre 2025 4 30 /10 /octobre /2025 18:17

Un long métrage sauvé du désastre des ans: une bobine entière de ce film est en effet rongée par un début de décomposition, et comme de juste, c'est le moment le plus réjouissant, dont il ne reste plus qu'une très vague impression. C'est d'autant plus dommage qu'il s'agissait probablement d'un des meilleurs moments du duo Schenstrom-Madsen, et de la plus belle séquence loufoque que j'ai pu (presque) voir dans les films de Lauritzen.

Un couple de bouchers (Oscar Stribolt, Kristine Friis-Hjorth) se met à avoir des illusions de grandeur à cause de leur succès, et madame en particulier souhaite fréquenter la noblesse et les "gens bien". Ce qui la pousse à refuser le mariage de leur fille (Karen Winther) avec leur employé (Einar Hanson)... Celui-ci va trouver une aide inattendue, en rencontrant trois forains, qui voyagent avec leur cirque miteux de plage en plage: il a l'idée de les transformer en un prince (Carl Schenstrom), sa fille (Jessie Rindom) et un domestique (Harald Madsen), d'une part pour revenir en grâce auprès de sa belle-mère potentielle, mais aussi pour dégonfler ses rêves de grandeur...

C'est, comme d'habitude, la peinture d'un monde à deux vitesses, pris sous l'angle de la comédie burlesque et très populaire (avec l'aide de la star Oscar Stribolt qui n'avait pas son pareil pour jouer les roturiers parvenus avec un certain sens du gag populiste): comme d'habitude, le monde des riches et celui de "Doublepatte et Patachon" ne se mélangera que brièvement, et comme d'habitude, le déguisement ne marchera qu'à moitié... C'est plaisant, mais on reste un peu sur sa faim, à part pour une étourdissante séquence de cirque comparable à certaines scènes de The circus de Chaplin, et sans doute pour la séquence des faux fantômes, qui est hélas cachée au milieu de la pellicule décomposée... 

 

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Published by François Massarelli - dans Lau Lauritzen Muet 1925 Schenström & Madsen
30 octobre 2025 4 30 /10 /octobre /2025 14:52

Dans le Maroc colonial, un régiment spahis arrive dans la casbah de Si Allal (Philippe Moretti). Parmi les soldats, il y a Si Ahmed (Pierre Batcheff), le fils de Si Allal, mais aussi son ami le sergent André Duval (Roland Caillaux), un jeune légionnaire qu'il a rencontré lors de leurs déplacements. La soeur d'Ahmed, Zinah (Rosita Garcia), a vu le nouveau venu, et elle tombe amoureuse. Elle décide de tout tenter pour l'approcher, mais les coutumes ancestrales sont tenaces: si Ahmed surprend un homme avec sa soeur, il lui faudra les suppimer tous les deux...

Pendant ce temps, le bandit Amarock (Andrew Engelsmann) menace la tranquillité du Maroc... Les légions sont susceptibles d'intevenir à tout moment...

C'est sur ce canevas hautement mélodramatique, et complètement fantasmé, que Rex Ingram a construit son dernier film... Après avoir quitté Hollywood en 1925, et s'être installé en Europe, il avait commencé à développer un cinéma distinctif, mais le succès n'a pas été au rendez-vous. Eloigné des studios, Ingram s'est quelque peu perdu... 

Ce dernier film partage avec The Arab (1924) et The garden of Allah (1927) d'avoir été tourné en Afrique du Nord, une région qui fascinait le cinéaste. Il a résolu d'y retourner afin de mélanger une intrigue mélodramatique impliquant la légion (c'était en soi un genre à la mode, voir à ce sujet des films aussi divers que Beau Geste en 1926 et 1939, The Lost Patrol en 1934, et même Beau Hunks en 1932 avec Laurel et Hardy!) avec des vues documentaires des casbahs, des marchés, et de fêtes folkloriques locales. C'est hautement décoratif, assez vain, et probablement alourdi par le problème du son: pour assurer la diffusion de son film, Ingram a choisi d'en tourner deux versions, avec des acteurs internationaux. Une version Anglaise (parfois titrée Love in Morocco!), dans laquelle Pierre Batcheff donne la réplique à Laura Salerni et Rex Ingram lui-même dans le rôle de Duval, et une version Française, où ces derniers sont remplacés par Colette Darfeuil et Roland Caillaux. 

version Anglaise, Rex Ingram et Rosita Garcia

version Française, Rosita Garcia et Roland Caillaux

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Published by François Massarelli - dans Rex Ingram
28 octobre 2025 2 28 /10 /octobre /2025 22:02

1914... Le Capitaine Ulysse Ferragut (Antonio Moreno), un Espagnol, a grandi sous l'influence de son oncle, surnommé le Triton: ce dernier était littéralement amoureux de la Mer Méditerranée, et lui a transmis sa passion. C'est contre le gré de son épouse, l'austère Dona Cinta, qu'Ulysse est devenu capitaine de cargo. Il sillonne "sa" mer, avec son cargo Mare Nostrum, mais cela ne rapporte guère... La guerre éclate mais l'Espagne reste neutre. Dans le cadre de ses voyages, Ulysse rencontre une jeune femme, Freya Talberg (Alice Terry), qui ressemble de façon impressionnante à un portrait de la déesse Amphitrite, personnification de la mer dans le monde antique: ce portrait était accroché chez le Triton. Mais plus prosaïquement, Freya est une espionne Allemande, et leur rencontre va être le moyen pour la jeune femme de pousser le capitaine, amoureux d'elle, à collaborer avec les marins Allemands...

Ingram avait réussi à imposer à la Metro, juste avant que celle-ci ne fusionne avec Goldwyn, de tourner The Arab en Afrique du Nord. Il en est sorti bouleversé... Peut-être pas autant que le racontait le cinéaste Franco-Américain Robert Florey, qui prétendait avoir rencontré Rex Ingram transfiguré, converti à l'Islam, et ne parlant plus qu'en citant des passages du Coran... Non, disons plutôt que le cinéaste a particulièrement apprécié le fait de travailler en indépendant, loin des studios. Et comme le montage de The Arab, effectué une fois la MGM créée, lui a déplu fortement, il a pris la décision de s'installer en Europe, à Nice plus précisément, où il allait utiliser les Studios de la Victorine pour tourner des films qui seraient ensuite vendus à la MGM sans que le cinéaste n'ait à se frotter au studio... D'autres films (The Magician, The garden of Allah) suivraient, mais l'expérience tournerait au fiasco. En attendant, il aura au moins pu faire ce film, l'un des plus extravagants, symboliques, et profondément baroques de toute son oeuvre.

C'est la deusième adaptation de Vicente Blasco Ibanez que réalise Ingram, la première étant The four horsemen of the Apocalypse: dans les deux films, il est question de la Guerre Mondiale, vue sous un angle hautement symbolique. Les 2 films (et, j'imagine, les romans également) ne manquent pas de similitudes: un héros pris entre deux feux, un amour fou, absolu et maudit, et une filiation symbolique (le "Centaure" Argentin de The four horsemen est ici supplanté par un "Triton"). Les deux héros de chque film sont à part, l'un est un dandy autant qu'un artiste, et l'autre aime plus la méditerranée et ses mystères, que son épouse... La mort rôde, entre les exactions répugnantes des soudards allemand du premier film, et le torpillage d'un paquebot Américain dans Mare Nostrum, un attentat auquel Ulysse aura participé, et qui mène à la mort de son fils unique...

Ingram ne pouvait s'accomplir que dans le mélodrame, dans l'énorme et le délirant. Tous ses films débordent de la vérité, qu'ils transposent en des termes poétiques, profondément cinématographiques et visuellement forts. Ils ne sont jamais exempts de scories, d'un humour parfois un peu facile, mais aussi d'une faune étonnante. Il aimait à s'entourer d'acteurs qui soulignaient le grotesque, et a beaucoup fait pour permettre à des acteurs physiquement différents (nainsc omme John George, acteurs obèses, dont Hughie Mack, un ancien de chez Sennett qui avait également joué pour Stroheim), voire différents tout court (Rose Dione, actrice ouvertement lesbienne, était l'une de ses protégées) de faire carrière dans le cinéma Américain des années 20. S'il choisissait de réaliser des films d'après des auteurs populaires (Anthony Hope, Rafael Sabatini, Ibanez) ou d'après des histoires qui se prêtaient à ses obsessions personnelles (Eugénie Grandet pour The Conquering Power, et une nouvelle fantastique de William Somerset Maugham pour The Magician), c'est qu'il entendait s'approprier totalement le matériau qu'il adaptait. Un peu, finalement, à la façon d'Hitchcock plus tard, ou plus sûrement à la façn de Michael Powell, qui travailla sur quelques-uns de ses films européens... dont celui-ci.

A travers la rencontre inattendue entre la "déesse Amphitrite" et l'infortuné Ulysse Ferragut, Ingram nous raconte ioniquement les infortunes de l'amour, l'écueil du devoir, l'incompatibilité entre les aspirations et la vie. C'est Alice Terry qui a (presque) le dernier mot, dans une scène surprenante par sa dignité: celle, inspirée de la fin de Mata-Hari, durant laquelle la jeune femme va marcher jusqu'à la mort. "Everyne must die"... Constat amer, subtilement ironique, ou terriblement banal? Le film, en tout cas, ne l'est absolument pas: paré des pieds à la tête, chaque scène montre une vitalité cinématographique, un sens de l'image qui explose dans chaque plan. Rex Ingram était un cinéaste excentrique dont on aimeait revoir plus des quelques films qui nous restent... Celui-ci, une ode délirante à la Mer qui avait accueilli Ingram, est particulièrement beau.

 

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Published by François Massarelli - dans 1926 Rex Ingram Muet
28 octobre 2025 2 28 /10 /octobre /2025 18:33

The Conquering Power est une adaptation pas si libre que ça, du roman de Balzac, Eugénie Grandet. Le film fait suite au succès mpressionnant du blockbuster de 1921, The four horsemen of the Apocalypse, et Ingram y retrouve ses deux stars (Rudolf Valentino et Alice Terry), le chef-opérateur John Seitz, et la scénariste June Mathis.

Rex Ingram, au milieu d'une oeuvre marquée par le roman feuilleton populaire (Vicente Blasco Ibanez, Anthony Hope, Rafael Sabatini), adaptant Balzac, ça a de quoi intriguer, forcément... Et pourtant, il y trouve une sorte d'idéal narratif, s'attachant à un récit marqué d'une étude de moeurs, d'une perspective ironique, et d'un sens du détail qui lui sont propres. cela étant, il ne faut pas s'attendre à une fidélité absolue au roman Eugénie Grandet avec ce film, mais si le récit trahit parfois le roman initial dans ses anecdotes (la fin notamment, mais ce n'est en aucun cas une surprise), Ingram a réussi à transcrire l'univers de Balzac dans son propre monde... 

Le jeune Charles Grandet (Rudolf Valentino) mène un grand train de vie, au mépris des convenances et des infortune de son papa... Celui-ci meurt et le laisse hériter de ses ennuis... Il a conseillé à son fils d'aller trouver son oncle, le Père (Félix) Grandet (Ralph Lewis), qui vit dans un petit village de la Loire. L'oncle a beaucoup d'argent, une tendance marquée à l'avarice, et une fille, Eugénie (Alice Terry) qui ne tarde pas à taper dans l'oeil du jeune homme... Si les deux jeunes hgens tombent vite amoureux l'un de l'autre, Le vieux Grandet fait tout non seulement pour éloigner son neveu, mais non content de faire vivre sa propre famille dans la misère, il tente de s'approproer l'héritage de Charles...

Le premier intertitre annonce qu'il a été décidé pour plaire au public de transposer l'intrigue dans le monde contemporain... C'est soit ironique, soit très naïf, car Ingram et son équipe ont décidé de situer l'histoire dans une France qui tient plus du XIXe siècle, que de l'époque moderne... C'est l'un des aspects baroques du film, et ça débouche sur la peinture d'un monde situé entre les moeurs du XXe siècle (notamment dans la partie "citadine" du préambule, avec les extravagances de la fiesta insolente dans laquelle Charles Grandet abandonne toute dignité... ), et une image d'Epinal de la France éternelle, vue d'Hollywood (ses sabots, ses échoppes, ses petits métiers et ses rues sales)! Mais au lieu de desservir le film, ça en cimente le caractère foncièrement baroque, si propre à Rex Ingram.

Celui-ci s'est plu à imaginer pour la famille Grandet une maison qui repire la pauvreté, le refus du luxe, mais qui porte en elle ses propres obsessions: des papiers partout, un intérieur miteux dans lequel le vieu Grandet cloître son épouse, leur fille et leur domestique. Le film s'accomplira dans une scène restée célèbre pour ses effets fantômatiques qui montrent que Rex Ingram ne reculait jamais devant les possibilités expressives du cinéma fantastique. Il l'avait prouvé avec The four horsemen, il le confirmait avec cette scène qui montre la mort du père Grandet dans une inspiration très Dickensienne, qui renvoie à Scrooge et ses fantômes dans The Christmas Carol...

Le film nous montre Ingram en pleine possession de ses moyens narratifs, entre Griffith et Stroheim. Je pense que ce dernier et lui étaient finalement faits du même moule, des conteurs obsédés par le détail, avec des points communs troublants... Au moment de camper un intérieur, tant de cinéastes Américains auraient laissé faire leurs décorateurs, pas eux: ici, on a le sentiment que chaque bougeoir, chaque bouteille, chaque brouette ont été posés là par le metteur en scène lui-même, en vue de maîtriser l'ensemble du processus narratif. Et l'influence de Rex Ingram sur Stroheim passe sans doute par ce film, avec les obsessions d'avare de Félix Grandet qui voit des mains émaciées et crochues, manipuler des pièces d'or, quelques années avant que le leitmotiv n'apparaisse dans Greed. Certes, en soi, ce sont des clichés, mais la façon de les mettre en oeuvre est l'un des caractériistiques des deux auteurs...

Peut-être ce film n'est-il pas le chef d'oeuvre de son réalisateur... Mais il porte sa marque, du début à la fin. C'est frappant dans la façon dont Ingram choisit de faire de Valentino à la fois un sympathique personnage, et un écervelé qui ne néglige pas les dames de son entourage, un adolescent attardé en même temps qu'un héros romantique, ou encore dans son traitement d'Alice Terry, à la fois une jeune femme pure qui doit rêver sans trop se plaindre du prince charmant, mais qui assume quand même d'éveiller le désir chez l'homme dont elle est amoureuse, d'autant que Charles, au moins, n'en a pas après son argent!

 

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Published by François Massarelli - dans Rex Ingram Rudolf Valentino 1921 Muet