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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 09:41

Il est plus question de papillons que d'agneaux dans ce splendide film de l'ex-documentariste Jonathan Demme, qui s'intéresse précisément à l'étrange période d'entrainement d'une jeune femme sur le point de devenir un agent du FBI, Clarice M. Starling (Jodie Foster). Quand le film commence, cette dernière est en pleine course, dans le cadre intensif de son entrainement. On en aura la confirmation très rapidement, Clarice n'est pas encore intronisée agent du F.B.I., d'où une nette impression que les pas qu'elle va faire dans le cadre de cette enquête qu'on lui confie, d'abord par petits bouts, sont cruciaux... Et bien sûr, les deux heures de ce film sont le récit initiatique d'une chrysalide stagiaire qui devient à son tour un papillon du FBI!

Et pourtant, ce qu'on lui demande, dans un premier temps, est très vague: son supérieur veut que la jeune femme essaie de persuader un psychiatre enfermé, le docteur Hannibal Lecter, de collaborer depuis sa cellule avec le FBI. Elle l'apprendra plus tard, en réalité, on souhaite ardemment son aide dans le cadre d'une enquête brûlante, pour attraper "Buffalo Bill", un psychopathe qui a déjà laissé plusieurs cadavres de femmes derrière lui, et qui s'apprête à frapper à nouveau. Bref, on utilise Starling, ou du moins, on lui donne un minimum d'informations, d'une part pour ne pas la mettre en danger, et d'autre part, quand même pour la tester.

Et ce n'est pas rien, car partout où elle va, ce petit bout de femme se heurte à la masculinité sans fards de ses collègues stagiaires (qui se retournent sur son passage avec des regards qui en disent long), de son supérieur (Venez me parler en privé, shérif, je ne voudrais pas effaroucher ma jeune et jolie stagiaire), du docteur Chilton, directeur de la prison psychiatrique pour criminels dangereux (Un séducteur de la pire espèce: persuadé qu'il est séduisant, alors que...), mais aussi des policiers et techniciens de la police scientifique rencontrés sur le terrain, ou bien sûr les criminels qui entourent le Dr Lecter.

Mais pas ce dernier, qui lui manifeste un respect, une courtoisie pour reprendre ses mots, qui le rendraient presque sympathique, si ce n'était une stratégie d'une part, et s'il n'entrecoupait leurs aimables conversations de références à ses dîners cannibales!

Un film qui est d'abord la rencontre entre un monstre et une héroïne en devenir, confrontée à un cauchemar total pour sa première mission d'envergure. Clarice est coincée entre ses trois pères: le vrai, décédé quand elle était encore une enfant, le père officiel de substitution, le parfois décevant supérieur hiérarchique Jack Crawford (Scott Glenn), et le père inattendu, celui qui va paradoxalement lui apporter peut-être le plus: Hannibal Lecter (Anthony Hopkins), psychopathe enfermé et consultant occasionnel dans les affaires de dingues, qu'on ne présente plus.  Et Demme, qui a dit et répété qu'il n'était pas intéressé du tout par les histoires de serial killer, a pourtant fait ce film... Mais le metteur en scène y était attiré en raison d'un personnage fascinant, celui de Clarice Starling justement. Comment une femme va devoir affronter les monstres modernes, pour elle mais aussi afin de devenir une héroïne, et afin d'exister: vous avez remarqué? Comme dans Philadelphia deux ans plus tard, Demme fait tout pour nous cacher la vie privée de Starling, dont on sait juste qu'elle vit en colocation avec une collègue de l'académie, et dont on connaît mieux le passé: la mort de sa mère, celle de son père policier quand elle avait dix ans, et une grosse revanche à prendre sur la vie et la solitude. Et au criminel surnommé "Buffalo Bill", qui convoite ce à quoi il n'a manifestement pas droit, le film oppose Starling, qui mérite ce qu'elle va devoir prendre à coup de flingue s'il le faut: c'est un film dans lequel une femme, clairement, prend le pouvoir, et Jodie Foster n'est pas pour rien dans la réussite absolue du film.

Demme, dès le départ, fait semblant d'entrer dans cette histoire derrière Clarice, comme si celle-ci était suivie d'une équipe de tournage. c'est l'un des atouts majeurs de ce film dont la stylisation  passe justement par l'apparente absence de style. Mais tout est dans le détail (Y compris ou surtout pour Lecter, le fou furieux auquel rien n'échappe, pas même le parfum que Clarice utilise parfois, "mais pas aujourd'hui"...), dans l'accent d'un personnage, dans la prononciation d'une syllabe, dans le plan aussi. Et dans le montage de Craig McKay, bien sûr, on a tous en mémoire deux séquences de haute volée dont Demme n'a pas souhaité revendiquer la paternité, et qui ont assuré la renommée de ce film et ne sont sans doute pas pour rien dans son succès, ainsi que dans le fait que Silence of the lambs ait décroché l'Oscar du meilleur film: pas mal pour un film policier... Le monteur a suggéré à Demme de bouleverser l'orodonnance d'une bobine entière afin de faire monter la température du public... Et ça marche!

Avec ses deux stars, Anthony Hopkins dans le rôle de sa vie et Jodie Foster qui est particulièrement impressionnante, Demme a sans doute plus et mieux montré avec son film qu'on ne le fera jamais dans les infos télévisées du monde entier. Son film a revitalisé et même changé le visage du genre policier pour longtemps, et on a très rarement fait mieux depuis. 

 

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Published by François Massarelli - dans Jonathan Demme Noir Jodie Foster Criterion Yum yum
26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 16:42

Vers 1860, en Autriche, Baruch Mayer (Ernst Deutsch) se découvre une vocation théâtrale. Mais il est Juif orthodoxe, fils de rabbin, et n'a jamais souhaité rejeter cette part de son héritage. Mais l'envie est trop forte, et il s'enfuit. Il prend alors part à une petite troupe itinérante, et est repéré par une archiduchesse (Henny Porten) qui a ses entrées dans le tout-Vienne. Baruch devient acteur, et va triompher, mais aussi commencer à renier partiellement son identité. Parallèlement, le jeune homme naïf ne va pas prêter attention au monde corrompu qui l'entoure, et ne jamais se poser de questions sur le soutien pour le moins étrange de l'archiduchesse...

Les efforts des nazis pour occulter le cinéma Juif produit en Allemagne à l'époque du muet ont bien failli réussir, mais il reste quand même quelques-un de ces films. Celui-ci, réalisé par un futur prodige (En 1925, il va réaliser avec Variété l'un des plus beaux films muets allemands), est intéressant pour commencer par une plongée totale dans un ghetto orthodoxe, montré avec délicatesse, mais aussi une certaine ironie. Et la querelle des anciens et des jeunes qui en fait le sel nous en rappelle une autre: il y a beaucoup de parallèles avec The Jazz Singer, quand même...

Mais le film perd une grande partie de son intérêt dans sa deuxième partie, celle qui est située hors de la communauté justement, à cause d'une volonté permanente de louvoyer entre ironie et naïveté. En gros, il semble qu'il n'arrive pas tant de choses que ça à ce pauvre Baruch Mayer, vu qu'il ne se rend compte de rien ou presque... Et le film, en plus de deux heures, souffre de cette tendance à la lenteur qu'avaient les Allemands des années 20... ou que préconisent les restaurateurs des oeuvres aussi, soyons justes... Mais pour la beauté de la photographie, et pour la justesse tendrement ironique de la peinture de la communauté Juive tiraillée entre la tradition ("das alte gesetz") et la tentation de la modernité, le film, un véritable conte initiatique, vaut la peine.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1923 E.A. Dupont **
26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 11:32

Comment rendre compte de ce film sans tomber dans les poncifs? Il est tellement fêté, tellement officiel, tellement officiellement génial, et on sent venir les clichés: les acteurs de génie, la beauté d'Arletty, le jeu de Barrault; l'ombre de la guerre et de la résistance, ou pourquoi pas l'anecdote inévitable du départ de ce salaud de Le Vigan... 

Objectivement donc, le plus impressionnant des films de Carné, et son plus beau, naît un peu du succès des Visiteurs du soir. Je ne le comprends pas, étant donné que ce film de 1942 me donne des boutons, et est sans doute l'une des plus ineptes productions qu'il m'ait été donné de voir (A égalité avec l'inénarrable La belle et la bête, de... René Clément). Seulement voilà, Carné, Prévert et Arletty ont eu un succès non négligeable, et ça autorise le cinéaste, l'un des rares à être resté plus ou moins indépendant, à se lancer dans une production énorme, qui deviendra un film de trois heures en cours de route, d'une part parce qu'il devenait impossible de couper quoi que ce soit, mais aussi et surtout parce que le dialoguiste comme le metteur en scène se sont totalement pris au jeu...

Et c'est ainsi que naît cette évocation d'un Paris disparu mais éternel, au coeur d'une intrigue qui joue en permanence sur les contraires: le théâtre "noble", et la pantomime populaire; la comédie, la tragédie; la noblesse, le bas peuple; le parterre, le "paradis" (l'endroit le plus accessible financièrement au théâtre des Funambules, donc celui d'où les classes populaires viennent assister aux spectacles de pantomime...); la femme qui aime tout le monde, et celle qui n'aime qu'un seul homme, et veille jalousement sur lui. Et même si on peut regretter que le film soit souvent l'occasion pour le metteur en scène de laisser la parole à son dialoguiste (un pêché mignon des réalisateurs français, que voulez-vous), qui certes a souvent du génie, la beauté du film, la solidité de la charpente, et l'émotion qui se dégage du tout laissent quand même sérieusement admiratif.

Donc, oui, il y a des numéros d'acteur, mais il y a aussi une denrée rare: dans tant de films français (L'Herbier, Gance étaient des spécialistes) ou Européens, on vous assène que tel artiste a du génie. Et quand on vous dit ça, la moindre chose serait d'essayer de le prouver, ou tout au moins de trouver un moyen d'y faire croire: après tut, les scènes d'All about eve de Mankiewicz qui sont consacrées à la vie de Bette Davis dans les coulisses, tendent à nous persuader grâce au fourmillement des admirateurs, de la cour, et aux anecdotes. Mais que penser d'un film qui vous parle du génie d'une oeuvre d'art et vous coince le génie en question en travers de la gorge (un des défauts de Trois couleurs: bleu, de Kieslovski)? 

Pas Les enfants du Paradis: avec Brasseur et Barrault, Carné et Prévert remontent directement le temps, et nous montrent un art théâtral ancien certes, mais dont on n'a pas le moindre mal à se convaincre qu'il est génial. Barrault surtout, dans le rôle de Jean-Gaspard Deburau, dit Baptiste... Ces deux-là nous sauvent de numéros d'acteurs certes fonctionnels, mais franchement douteux, Marcel Herrand en tête: il interprète avec un accent "qualité France" insupportable un personnage historique lui aussi, d'une importance capitale, le bandit pierre-François Lacenaire. Une idée de génie, du reste, d'avoir fait se croiser tant de personnages (Lemaître, Lacenaire, Baptiste...) qui ont tous vraiment vécu à l'époque. Mais je suis désolé, la prestation d'Herrand nous rappelle surtout à quel point en France, on aime les acteurs qui jouent comme des savates. Celle de Louis Salou ne vaut du reste guère mieux...

Mais au moins, en remontant jusqu'aux racines du théâtre moderne, et jusqu'au succès de la pantomime, Carné et Prévert se sont lancés dans une évocation magique du théâtre, donc de l'art (et un peu du cinéma aussi), qui n'est rien d'autre que la vie.

 

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Published by François Massarelli - dans Marcel Carné Criterion
26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 11:21

"Conçu par Peter Sellers et réalisé par Richard Lester", nous dit le générique... C'est bien d'une oeuvre collective qu'il s'agit, un court métrage de dix minutes tournant autour d'une série de gags idiots enchaînés les uns aux autres sans rime ni raison, et interprétés par Sellers, Lester, Spike Milligan, David Lodge ou encore Bruce Lacey. Bref, une belle bande d'excentriques! Milligan et Sellers étaient encore, jusqu'à 1960, au générique de l'étrange Goon show de la respectable BBC, et avaient déjà posé leur empreinte sur le showbiz britannique. Sellers commençait aussi à se faire connaître en tant qu'acteur, sans toutefois que ce soit comparable avec ce qu'il allait vivre dans les années 60.

Et ce film ressemble à une improvisation dans un champ par des acteurs désireux de faire n'importe quoi du moment que ce soit stupide. Glorieusement stupide, de la stupidité militante et sublime, donc. Et c'est très réussi: comme je n'aime pas, mais alors pas du tout dire du bien de Richard Lester, je vais attribuer le génie de ce film à Sellers et Milligan, et rappeler que je vois dans ces dix minutes absurdes les racines d'un mal très britannique: le Flying Circus des Monty Python. Carrément.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Muet
25 février 2018 7 25 /02 /février /2018 17:54

Merci, un grand merci à Peter Ustinov. 

Car au départ, ce film ne se serait jamais fait comme on peut le voir aujourd'hui: une comédie policière ultra-light, dans laquelle le héros interprété par David Niven est un bandit international, un Arsène Lupin avec moins de morale et beaucoup de sex-appeal, spécialisé dans le vol de bijoux du grand monde. L'intrigue le voyait hésiter entre deux femmes, une femme mariée avec laquelle il avait combiné bien des coups, et une de ses victimes, une princesse d'un royaume lointain, dépositaire d'un diamant fameux entre tous...

De fait, l'intrigue n'est pas loin de ressembler à ça dans le film tel qu'il a été conçu. Sauf que...

Dans le concept original, la maîtresse du bandit était mariée à un inspecteur de la Sûreté Nationale, un imbécile inepte, mais qui restait un rôle secondaire. Et celui-ci était supposé être interprété par Peter Ustinov.

Donc quand Ustinov est parti du projet et que le tournage était sur le point de commencer, il a fallu que Blake Edwards trouve un remplaçant le plus vite possible... Enter Peter Sellers.

Et le film prend méthodiquement son temps, se comportant le plus souvent en comédie élégante et légère, avec champagne, parties, et ski à Cortina d'Empezzo en compagnie de la jet-set. Un film qui aurait tout pour être ennuyeux, si on ne sentait dès le départ une volonté délibérée d'en décaler le propos et de faire déraper inéluctablement, d'abord en douce avec l'intrusion du caractère distrait, incompétent, mais aussi sacrément loufoque de Jacques Clouseau. Le générique animé, avec sa Panthère Rose (Allusion au surnom du fameux diamant qui sert de fil rouge), sur la musique fabuleuse de Henry Mancini, puis un petit gag par-ci, un petit gag par là... Puis la situation change.

En effet, plus ça va, et plus l'inspecteur prend de la place, dépasse son destin de personnage secondaire dans le casting pour assumer le devant de la scène... Hum, "assumer" n'est peut-être pas le bon terme! Car Jacques Clouseau, s'il est sûr de sa supériorité (Mais pourquoi???), est bien le seul. Venu à Cortina d'Empezzo sur une intuition (qui d'ailleurs s'avère juste), l'inspecteur ne voit pas ce qui est devant ses yeux, à savoir que la maîtresse mystérieuse du "Fantôme" n'est autre que sa propre épouse interprétée par Capucine.

Et inexorablement, le film se reconstruit sous nos yeux, s'adapte à son nouveau personnage principal, en adopte aussi la loufoquerie fondamentale, le tout culminant dans une scène de bal masqué dans laquelle le surréalisme loufoque et souvent muet prend le pouvoir, contre toute attente! Un bal masqué qui se termine par une course poursuite hallucinante dans laquelle une Jeep conduite par un bouffon et un chevalier en armure (Clouseau sait toujours choisir un costume en toute occasion) poursuivent deux gorilles en voiture individuelle. Le tout sous les yeux éberlués d'un homme d'un certain âge, le genre qui pourrait vous dire qu'il a tout vu, jusqu'à ce jour-là, en tout cas.

Et tout s'éclaire: ce film a été piraté par son propre metteur en scène, qui s'ennuyait tellement sur le tournage qu'il en a détourné le propos en s'alliant avec un génie de l'improvisation loufoque, cantonné à un second rôle, et qui s'ennuyait probablement autant que lui. Edwards, libéré de ses chaînes, a eu en plus le culot d'en tirer un gros succès, et s'est enfin adonné à ce dont il rêvait: un film construit comme un court métrage de Laurel et Hardy: établir lentement, avec soin, une situation logique, patiemment, et... lâcher les lions et les fous. Ca a dû lui faire un bien fou, et le film est splendide, et se bonifie à chaque vision. 

Et il est loin de ce que feront Sellers et Edwards du personnage, dans la série de films qui suivront: un appauvrissement, à coup de mécanique, de gags récurrents qui peuvent irriter, et d'un langage massacré qui est un procédé indigne. Tous les films réalisés  par Edwards avec Sellers (de son vivant, car il y a eu une sacrée faute de goût, un film posthume qui est tout bonnement indigne) ont bien sûr un petit je-ne-sais-quoi de sympathique, mais celui-ci est dans une classe à part, comme tous les films de Blake Edwards qui lui sont contemporains.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Blake Edwards
25 février 2018 7 25 /02 /février /2018 11:38

1952: une mission improbable et particulièrement urgente doit être confiée à un agent Américain; un document ultra-secret et crucial pour le maintien de l'équilibre européen va transiter, et il faut qu'il tombe dans des mains Américaines. Celui qui est choisi pour le job s'appelle Mike Kells (Tyrone Power), et il n'est qu'un courrier, autrement dit il n'a pas l'habitude des missions à haut risque, impliquant armes, coups de théâtre, femmes fatales de toutes sortes et autres trahisons de dernière minute. Autant dire qu'il va être servi, et nous aussi du reste...

Lors de cette étape de la carrière d'Hathaway, qui était en contrat avec la 20th Century Fox, le film noir n'est jamais très loin. Il a toujours su mélanger les ambiances, et s'amuser avec les codes, que ce soit pour le western (Garden of evil), le film de guerre (13, rue Madeleine), ou comme ici pour un film d'espionnage situé en pleine guerre froide. Et le metteur en scène s'est une fois de plus fixé comme mission de raconter une histoire prenante, qui bouge tout le temps; un de ces films d'espionnage dans lequel l'appartenance à un côté ou un autre finit par être totalement accessoire...

Dans un premier temps, on reste dans un réalisme assez impressionnant, avec des séquences qui nous montrent le décodage express de documents, puis la façon dont une décision est prise impliquant un agent. Kells, joué sans faux-semblants par Tyrone Power, est vraiment un novice, ce qui va lui apporter un atout considérable dès le départ: la sympathie du public! Et il va en voir de belles...

Une grande part du film a été tournée en Autriche, et c'est u autre atout considérable. Ca ajoute aux difficultés de cet agent d'un jour, habitué des aéroports et des hôtels de passage, mais qui ne s'est jamais tout à fait frotté à la réalité du terrain. Et puis il y a Patricia Neal, formidable comme d'habitude en femme sensuelle, séductrice fatale, qui joue un jeu trouble dès le début, parce que contrairement au héros, le spectateur, dès le départ, se méfie de tout, des tous, et... de toutes.

 

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Published by François Massarelli - dans Henry Hathaway Noir
24 février 2018 6 24 /02 /février /2018 16:30

Le premier long métrage du réalisateur Hispano-Chilien ne nous déçoit pas, et se situe vraiment au coeur de ses préoccupations et de sa vie: il y est question de tourner, de voir, de la mort et de la responsabilité criminelle... Ca commence par une énigmatique introduction, dans laquelle le personnage principal, Angela (Ana Torrent) sort d'un métro mi-horrifiée, mi-fascinée: elle sait que devant la rame de tête, se trouve le corps déchiqueté d'un homme qui s'est jeté sur les rails. On lui recommande de ne pas regarder, mais...

Elle est étudiante en cinéma et communication, et est arrivée au stade de la thèse. Elle souhaite la consacrer à la violence dans les médias, mais a du mal à trouver de la matière première. Quand son directeur de thèse est trouvé mort, devant un écran vide, alors qu'il visionnait une cassette pour lui venir en aide, elle "emprunte" la chose, et se retrouve devant un authentique "snuff movie", un genre qui fascine les uns (dont son ami Chema, interprété par Fele Martinez), et fait très peur aux autres. Angela est entre les deux, et commence une enquête personnelle qui la conduira très loin...

D'une part il est difficile de prendre le film au sérieux, et du reste ce long métrage a un énorme défaut: tous ces gens, Angela en tête, n'ont pas beaucoup d'humour, et comme si souvent dans les films de genre Européens, ils ne se parlent pas: ils s'invectivent en permanence; mais Angela, finalement, met en jeu bien plus que la fin de ses études dans cette histoire. C'est la première fois qu'elle sort le nez de ses livres, et le fait d'enquêter autour d'un trafic crapuleux de snuff movies, va lui apporter une excitation qu'elle n'attendait pas.

Et puis, peu importe d'y croire ou non, car le film nous entraîne dans un dédale fascinant de couloirs, de portes closes, d'entrepôts secrets et de garages interlopes. Amenabar s'amuse à donner du sens, brièvement, aux objets et aux lieux les plus anodins, et nous le suivons, car il a bien compris que s'il fait semblant de dénoncer, il se promène avec cette histoire de films qui tient les gens, au plus profond de l'inconscient de ceux qui sont fascinés par les images. Comme Angela, on nous dit de ne pas regarder, mais...

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Published by François Massarelli - dans Alejandro Amenabar
23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 17:17

On pourrait gloser sur le titre de ce film, qui est aussi l'appellation du roman de Hermann Bang adapté par Dreyer et la scénariste Thea Von Harbou: car si Michael est bien le titre du sixième film du metteur en scène, le personnage qui porte ce nom, interprété par Walter Slezak dans toute la séduction de sa jeunesse, n'est pas le héros. On aurait compris que le film s'appelle Claude Zoret.

Ce dernier (Benjamin Christensen) est peintre, et sculpteur, et il a réussi: une carrière entière, dont l'essentiel est déjà derrière lui, à rencontrer la gloire, mais jamais autant que depuis qu'il a rencontré Michael. C'était un jeune peintre qui venait pour montrer ses oeuvres, mais le maître n'a pas été convaincu. Par le métier du jeune homme, du moins, car il n'a pas été insensible à sa beauté, et à partir de cette rencontre, Michael est devenu le modèle quasi exclusif de Zoret. Tout en conservant un appartement, Michael est chez lui chez son ami, et la complicité qui les unit est évidente. Jusqu'au jour où Zoret reçoit la visite d'une femme noble au bout du rouleau qui lui commande un portrait... tenté de refuser, l'artiste s'exécute, mais s'avère vite incapable de travailler. Mais Michael lui vient en aide, et va même apposer le seul trait de génie du tableau, les yeux de la belle comtesse Zamikow (Nora Gregor)... Zoret a été incapable de sen inspirer, mais Michael n'arrivera pas à cacher qu'il est très attiré par le jeune femme...

Pour la deuxième fois, Dreyer tourne pour l'Allemagne. Mais contrairement à Aimez-vous les uns les autres (1922), tourné en décors naturels, celui-ci va être tourné dans le cadre rassurant et particulièrement professionnel de la Decla Bioscop: avec le concours de Thea Von Harbou, du chef-opérateur mythique Karl Freund (Qui interprète aussi un petit rôle dans le film), et avec une galerie d'acteurs impressionnants, le metteur en scène semble tout à coup échapper au cadre si austère de ses productions habituelles, mais on ne peut pas s'y tromper, Michael porte vraiment sa marque. N'oublions pas qu'à cette époque, il n'a pas son pareil pour adapter sa mise en scène et son cadre aux exigences ponctuelles de son oeuvre. Alors forcément, avec Karl Freund à la barre et un sujet qui tourne autour de l'art sous toutes ses formes, le style est apparemment opulent, riche et particulièrement soigné. 

"Apparemment" opulent, oui, car Dreyer réadapte les décors à sa guise, pousse les meubles et les objets qui encombrent la riche demeure de l'artiste, pour y ménager des espaces vides, et placer sa caméra le plus loin possible de l'action... Il fait réellement sienne cette histoire de possession artistique et amoureuse, au point qu'on en viendrait même à se demander qui, de la "muse" Von Harbou (Ancienne épouse d'un artiste délirant, Klein-Rogge, désormais mariée à un autre artiste plus énorme encore, Fritz Lang), ou de l'austère mais mystérieux Dreyer, a vécu une telle histoire d'amour.

Une histoire d'amour, donc, entre un peintre et son modèle. Malgré tous les efforts de circonstance pour faire dire aux intertitres que Michael est "le fils adoptif" de Zoret, le lien amoureux est évident entre eux. Et souligné, d'ailleurs, par une autre intrigue amoureuse, celle du Duc de Monthieu (Didier Aslan) pour la belle Alice (Grete Mosheim). celle-ci aussi se finira mal, du reste... Et l'amour de l'artiste pour le jeune homme va être particulièrement trahi par l'idylle qui va se nouer entre Michael et la Comtesse. Dans un premier temps, il va ressentir la trahison par à-coups, avant de voir Michael le déserter petit à petit, puis ne plus venir le voir que par intérêt, profitant de chacun de ses visites pour voler l'un ou l'autre objet. Pour les vendre, parfois, ou pour les posséder car ils font partie du standing qu'il entend acquérir, et puis... il y a aussi que Michael pense le moment venu d'afficher la sophistication apprise auprès de son maître. Et il est frappant de voir que la décoration de la maison de Zoret (entièrement dédiée à l'art, souligné, mis en valeur partout) trouve un écho déformé dans l'appartement en fouillis de Michael, dont les tableaux qui occupent l'espace sont mis en parallèle avec des objets plus hétéroclites (des marionnettes notamment). Tout en lui volant son argenterie, il ne cesse de s'éloigner de son mentor...

Mais Zoret ne cessera pas d'aimer son protégé, y compris lorsque celui-ci négligera de venir le visiter sur son lit de mort. La fin continue de souligner les différences entre Zoret (qui meurt littéralement au pied de sa dernière oeuvre, qui le représente souffrant abandonné de tous) et Michael qui prend du plaisir, au pied d'un portrait de lui gigantesque peint par Zoret bien sûr. le double cadeau du maître (Il l'a peint lui entre tous, et il lui a offert la monumentale toile) s'appelle Le vainqueur...

Là encore, Michael n'est pourtant pas suffisamment un salaud pour qu'on le déteste, et on est loin du mélodrame. Il représente juste le passage d'une muse, et la chance pour Zoret d'avoir aimé: il le dit lui même, car il sait quelle puissance avait sa passion pour son jeune modèle. A la fin, Zoret est moins un homme sacrifié à son art, qu'un artiste qui a été au bout de sa passion, et qui a inscrit à la fois la fin de son amour et la fin de sa vie, dans sa ligne de vie. Ce qui fait quand même, encore une fois bien plus qu'un film impersonnel tourné à Berlin, mais bien l'un des authentiques films majeurs d'un cinéaste décidément furieusement atypiques. Et cerise sur le gâteau, il est du début à la fin la chronique de l'amour d'un homme pour un autre, sans jamais la moindre diabolisation, ni le moindre remords. Belle prouesse, quand même...

 

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer Muet 1924 **
22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 07:25

La série de films engagée chez Gaumont autour du personnage fameux entre tous de Fantômas se poursuit, et s'il continue à adapter les romans de Souvestre et Allain, Feuillade continue aussi à personnaliser ses films, et surtout à faire ce qu'on n'attend pas nécessairement de lui. Certes, il y aura ici des poursuites, une évasion, quelques coups de théâtre, meurtres et scènes spectaculaires... Mais il y a aussi une situation de base particulièrement inattendue, et même sujette à réserves tant elle entre en contradiction avec le caractère insaisissable du personnage de Fantômas:

...Car le bandit a été arrêté, en Belgique, condamné à mort, et sa peine a été commué en détention à perpétuité. d'une part, sachant quelles ont été les difficultés de Juve et de son ami Fandor à affronter la machine criminelle de l'homme en noir, c'est remarquable. Mais en prime, Juve n'est pas content. En effet, l'inspecteur de la Sûreté souhaite arrêter Fantômas lui-même... Il va donc fomenter une évasion!

Et le film commence par une affaire crapuleuse, située en province, qui n'a pas le moindre rapport avec les personnages de la série. Un couple de nobles s'est fait escroquer par des bandits, et ont fait appel à une juge d'instruction. Mais celui-ci est intercepté par Fantômas en fuite, qui prend son identité... Il va donc se retrouver à la fois juge et partie, dans une affaire qui va faire parler d'elle...

Au-delà du côté invraisemblable de l'idée de départ, le film a ceci d'intéressant que Feuillade a décidé pour une fois de donner à voir le point de vue de Fantômas, au lieu de s'attacher aux pas de Juve (qui disparaît très vite du film, prenant la place du prisonnier à Louvain) et de Fandor (là aussi on le voit bien peu). Et on n'a plus tout à fait la sensation d'être devant le même film...

Du reste, à la fin, un inévitable cliffhanger se produit, ce qui complique les choses, car à l'été 1914, inévitablement, Gaumont a pris la décision d'arrêter la production. C'est qu'il se passait des choses dans le monde, comme chacun sait, et on n'aurait donc jamais la fin de ces histoires étranges, un peu canailles, gratuites et si éminemment poétiques. Du chaos et du climat de la Guerre, allaient sortir d'autres histoires criminelles, Les Vampires en tête...

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Published by François Massarelli - dans Louis Feuillade Noir 1914 **
21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 16:59

Tout commence comme une comédie romantique, par une rencontre entre un homme et une femme dans un train. Ils sont jeunes, ils ne sont pas vilains, elle (Gene Tierney) lit un livre, et il (Cornel Wilde) l'a écrit. Tout est en place pour la petite comédie des quiproquos, et on se doute qu'avant peu, les deux seront mariés ou amants.

Mais qu'on s'en souvienne: Suspicion, d'Alfred Hitchcock, commençait un peu de cette façon, après tout... Et ensuite plongeait le spectateur dans la spirale de l'incertitude, du doute, et de l'échec sentimental... en quelque sorte du moins. Le point de vue adopté par le public était celui de l'épouse.

Stahl, lui, prend un peu le contre-pied: il abandonne assez vite le ton de la comédie pour partir vers une évocation mélodramatique des sentiments, bien sûr rehaussée par l'usage d'un Technicolor rutilant... Richard l'écrivain, aime en effet Ellen, sa belle épouse, et semble dans un premier temps ne pas trop se soucier de l'intensité extravagante de ses affections. Mais le film n'adopte pas son point de vue. Nous partageons en effet plus souvent celui de la jeune femme, mais jusqu'à un certain point.

Et on voit bien qu'Ellen n'apprécie pas la place énorme que prend Danny, le jeune frère handicapé de Richard, dans la vie de son mari. Mais delà à le tuer, de sang-froid? 

C'est à ce moment qu'on se rend compte qu'on est devant un film noir, baroque, intense, et totalement inattendu. Gene Tierney joue avec retenue, de façon aussi austère que possible, le rôle d'une folle furieuse qui est prête à tout, vraiment tout pour garder son mari pour elle, et pour elle seule. Et Stahl nous montre à plusieurs reprises Ellen comme une femme froide et calculatrice, qui se met en condition et s'habille (Que ce soit en mettant de lunettes noires, ou un déshabillé élégant) pour tuer, qu'il s'agisse de tuer un tiers, ou... elle-même. Et franchement, ça fait froid dans le dos. Et même si le titre piqué à Shakespeare nous enjoint de la laisser au jugement du ciel, c'est assez difficile de ne pas s'impliquer!

 

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Published by François Massarelli - dans Noir John Stahl