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10 février 2018 6 10 /02 /février /2018 09:02

Fantômas, le personnage créé par René Souvestre et Marcel Allain, est tout au plus un signe, un prétexte: le premier à l'avoir compris, et à s'être dit qu'il y avait là une formidable opportunité cinématographique, c'est Feuillade. Et pourtant, rien dans sa vie et dans ce qu'il était ne prédisposait ce négociant en vin de Lunel à devenir le principal pourvoyeur de frissons criminels cinématographiques: bon catholique à la mode pré-1905, d'opinions conservatrices pour ne pas dire réactionnaire (On lui prête volontiers un royalisme militant), et travaillant pour la très comme il faut firme Gaumont, Feuillade ne paraît pas vraiment correspondre au profil... Mais Feuillade, venu au cinéma par hasard, possède en commun avec d'autres, parmi lesquels certains seront ses disciples (Lang, Hitchcock) une compréhension instinctive de la façon dont devrait fonctionner le septième art. J'utilise un conditionnel à dessein: au moment d'entamer la saga Fantômas, avec ce premier de cinq films, le metteur en scène n'a pas encore défini les canons du genre.

Donc, Fantômas, introduit dans les romans comme un énigmatique personnage qui n'est personne, nous est dévoilé sous les traits passe-partout de René Navarre, et l'ensemble de ce premier film tourne justement autour de l'insaisissabilité, de l'infaillibilité même de Fantômas: c'est probablement qu'il n'existe pas. Et la lutte permanente, acharnée, dans laquelle se plongent ses ennemis jurés Juve (Edmond Bréon) et Fandor (Georges Melchior) est d'autant plus cruciale pour eux qu'elle les définit... Sans Fantômas, le personnage du flic aguerri mais toujours distancé par le génie du mal, et celui du journaliste valeureux mais qui ne reste au fond qu'un apprenti de son ami plus âgé, ne peuvent exister car il n'ont aucun sens.

C'est paradoxal, car qui est Fantômas? Dans le film, il est toujours un autre: une silhouette intrigante, dotée d'une barbe postiche, qui apparaît soudain derrière un rideau derrière une belle dame qui ferait bien de planquer ses bijoux; un garçon d'ascenseur, ou du moins un faux garçon d'ascenseur dont le déguisement (pris sur un pauvre bougre qui n'avait rien demandé à personne) permet à celui qui le porte de se tirer vite fait bien fait d'un mauvais pas; Fantômas est le riche Gurn, qui possède et envoûte sa maîtresse, la veuve Lady Beltham (Renée Carl) prête à tout sacrifier pour lui. Fantômas, enfin, est une de ces cartes de visite que le maître du crime laisse partout derrière lui; un seul mot, Fantômas, écrit à l'encre sympathique... Pire: parfois avoir Fantômas en ses mains revient à ne rien avoir du tout: quand on s'apprête à exécuter Gurn, c'est un autre qui est entre les mains de la police. Allain et Souvestre le décapitent, mais Feuillade le sauve: il n'est qu'un sous-fifre.

Avec Fantômas, Feuillade invente un genre policier qui n'a ni début ni fin, il raffine ses épisodes dans lesquels on entre comme en mouvement: l'affaire est, le plus souvent, déjà entamée; Fandor et/ou Juve lit un article du Gaulois, et l'investigation est bien sûr au point mort. La fin sera toujours un moment durant lequel le criminel, à deux doigts d'être pris, échappe à la justice. Et si ce n'est pas le cas, c'est qu'il a un plan... Du coup, le crime devient sans solution, et le mal éternel. Tout le feuilleton cinématographique à venir est dans ces quelques principes. Et ce qui fascine chez Lang, justement, dont Mabuse est clairement un héritier de Fantômas, est déjà présent dans l'oeuvre de Feuillade: les codes, les secrets, les fausses identités, les déguisements (tous les films commenceront par ces visions en gros plan générique de Navarre, qui expose ses visages au public comme Mabuse le fera en 1922. 

On pourra bien sûr objecter que Feuillade est souvent lent, démonstratif; qu'il n'utilise quasiment jamais le montage, qu'il impose à ses acteurs de faire tous les mouvements d'une action au-delà du nécessaire, ce qui contredit l'impression fragmentaire d'un crime déjà en cours, qui ne parviendra pas à sa fin. Mais Feuillade, certes concerné par le principe de l'efficacité de la narration, souhaite l'obtenir par l'énonciation méthodique, plutôt que par l'impressionnisme du montage, ou les non-dits de l'ellipse. Et il en tire une logique interne et une fluidité narrative impressionnante: quand Fantômas, qui vient de faire une action d'éclat au troisième étage d'un hôtel particulier, quitte la chambre, il est cuit: la maréchaussée sera sur les lieux avant qu'il ait pu fuir. Il va prendre l'ascenseur, en compagnie d'un garçon qu'il met hors d'état de lui nuire, et on va voir ensuite l'ascenseur descendre 3, 2, 1 étages avant d'arriver au rez-de-chaussée. Quand Navarre en sort, débarrassé de sa barbe, costumé en uniforme, il est désormais parfaitement logique qu'il échappe à la police et à la sécurité de l'hôtel, qui commence à s'organiser. A la fin de la scène,  non seulement le spectateur sait exactement ce qui s'est passé, mais en prime il a assisté au génie en action, et d'une certaine façon (ce n'est bien sûr jamais dit) il est aux côtés de Fantômas, complice en frissons délectable. on est à l'époque du théâtre du Grand Guignol, après tout... Et puis, un fait qui aura une descendance chez Lang aussi bien que chez Hitchcock, surtout: le spectateur a une longueur d'avance sur ses héros Juve et Fandor.

Et pour conclure si en apparence la morale du fil, derrière Juve et Fandor, est placée du bon côté de la loi, le fait est qu'on attend à la fin de pouvoir y retourner. Bref il est clairement souhaité que Fantômas agisse, de nouveau, et nous surprenne. On le suivra... Ce Fantômas est donc l'apparition définitive, surprenante, inattendue, d'un genre et de quelques-uns de ses codes essentiels. Une apparition qui aujourd'hui encore n'a pas perdu sa superbe, ni son charme ironique... Les surréalistes ne s'y sont pas trompés, et ils avaient raison.

 

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Published by François Massarelli - dans Louis Feuillade Muet 1913 Noir **
7 février 2018 3 07 /02 /février /2018 17:00

Une petite ville qu'on n'aura aucun mal à situer quelque part dans l'ouest des Etats-Unis, Lumberton, semble vivre en toute quiétude les derniers jours d'un été tranquille... Sauf que le jeune Jeffrey Beaumont (Kyle McLachlan), un étudiant très bien sous tous rapports, ramasse en partant de l'hôpital où il a visité son père très malade une oreille humaine, découpée à coups de ciseaux... Il la ramène au poste de police, où l'inspecteur Williams, un brave homme de policier, décide de mener l'enquête.

Obsédé par sa découverte, et fasciné par l'idée que ça puisse mener à du frisson inattendu, Jeffrey revient visiter l'inspecteur afin d'en savoir plus. Le policier lui fait comprendre qu'il ne peut rien partager des données de l'enquête avec lui, mais Jeffrey va trouver en Sandy (Laura Dern), la fille du policier, un atout: elle va relancer son intérêt pour l'histoire en partageant des faits avec lui, qu'elle a glané au hasard des conversations de son père qu'elle a entendues. En particulier, elle attire l'attention du jeune homme sur la mystérieuse Dorothy Vallens, chanteuse nocturne (Isabella Rossellini), sur laquelle Jeffrey va apprendre en effet beaucoup, et aller même plus loin.

Blue Velvet a tout du film noir à l'ancienne, depuis le cheminement nocturne et la notion insistante de subjectivité du point de vue, jusqu'au sordide et au baroque des situations qui se déroulent sous nos yeux... ramasser une oreille permet à Jeffrey d'épier une femme qui se déshabille, puis tomber dans ses bras, avant de la voir se faire quasiment violer par un déséquilibré. Et le très propre sur lui Kyle McLachlan de jouer l'innocence perturbée d'un jeune adulte qui ne parvient pas à choisir entre la débauche incarnée par la belle Isabella Rossellini, et la curiosité sage et enfantine de Laura Dern, qui pousse son incarnation de lycéenne jusqu'aux chaussures d'un blanc virginal, et la coiffure choucroute qui nous rappelle qu'on est en 1986.

Notons d'ailleurs un détail intéressant à nous qui avons vu Twin Peaks dont le tournage a été effectué quatre à cinq années plus tard: quand elle ne passe pas des soirées en chastes enquêtes avec Jeffrey, Sandy a un petit ami qui fait du football Américain, est blond, et s'appelle Mike. Mais de son côté, Dorothy a un autre visiteur nocturne, Frank Booth (Dennis Hopper, en roue totalement libre!), un type fou furieux, très dangereux, qui contrôle tellement mal ses émotions qu'il en a des difficultés respiratoires.

Et c'est là qu'on a un rapport intéressant qui s'établit avec la propre vie de Jeffrey. Car j'ai dit que son père était très malade: il a manifestement une maladie des poumons, donc il y a un parallèle troublant avec le personnage de Frank. Surtout que le très méchant personnage perd tout contrôle devant l'anatomie de Dorothy, avec laquelle il joue à la fois le père ("Daddy wants to fuck!") et le fils, voire le bébé ("Baby wants to fuck!"... Oui, Hopper a un vocabulaire assez clairement orienté dans le film). Il y a un complexe d'Oedipe très affirmé chez Jeffrey! Et par ailleurs le personnage de Frank, selon Jeffrey qui a élaboré cette théorie en ramassant tous les indices à sa disposition, exerce un contrôle de domination sexuelle violente sur Dorothy qui le laisse faire car Frank aurait kidnappé son mari et son fils. L'oreille, selon Jeffrey, est certainement celle du mari... 

Mais je pense surtout que cette oreille est le symbole même du passage de la vérité banale et affligeante de médiocrité satisfaite de cette petite banlieue (Qui nous est présentée au début, avec les sourires compassés de rigueur, dans une introduction dont il est difficile de ne pas déceler le caractère profondément ironique) à l'horreur baroque. Jeffrey Beaumont, dont McLachlan incarne à merveille le mélange de respectabilité et de mystère, est un de ces personnages doubles (voire triples) qui peuplent les films de Lynch, qui sont autant d'entre-deux, de mondes situés entre l'enfer et le paradis, ou entre la réalité et le rêve, lequel est toujours plus beau bien sûr. Jeffrey et Sandy, vivent quant à eux dans un rêve et la rencontre avec Dorothy est leur première expérience d'un risque concret de danger. Ce qui n'empêchera pas Sandy, confrontée à la réalité embarrassante des rapports de Jeffrey avec Dorothy... de le pardonner en un clin d'oeil.

Sauf que Lynch choisit de privilégier un happy-end, mais tellement faux qu'une fois de plus il faudrait être cinglé pour ne pas le prendre comme étant ironique: tout est beau, le bien a triomphé, le père de Jeffrey est tiré d'affaire et les tourtereaux s'apprêtent à consommer un repas bien mérité avec leurs parents réunis. Un oiseau qui les regarde de l'extérieur attire l'admiration de tous, mais au milieu des éclats de rire satisfaits de tous ces gens, on peut quand même constater que le prédateur a une proie dans son bec: un scarabée encore vivant, qui gigote mais qui doit bien savoir qu'il est cuit. D'une certaine façon, la scène peut très bien être vue de son point de vue à lui, auquel cas la notion de happy-end ne tient pas debout. D'autant que la séquence finale commence par un lent mouvement de caméra en arrière, qui s'éloigne du visage tranquille de Jeffrey. Le plan s'ouvre, bien entendu...

...Sur son oreille. Cette oreille, du reste, ne nous rappelle-t-elle pas un autre genre d'animal? Un peu plus chien, un peu plus andalou?

 

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Published by François Massarelli - dans David Lynch Noir
4 février 2018 7 04 /02 /février /2018 19:27

Pour la troisième fois consécutive, après Wild rovers (Western) et The Carey Treatment (plus ou moins un film noir à la sauce hospitalière et sentimentale), Edwards ne tourne pas de comédie. Mais le pedigree de ce film est difficile à définir; le fait d'échapper au burlesque qui a fait la renommée de l'auteur de The Pink Panther et The Party n'empêche absolument pas l'ironie mordante, pas plus qu'un romantisme un brin triste, apporté ici essentiellement par le personnage de Julie Andrews, qui tourne pour la deuxième fois avec son mari...

Elle y interprète une jeune veuve Anglaise, Judith Farrow; son mari est mort quelques années auparavant dans un accident de voiture qui la hante, et elle sort d'une histoire compliquée et peu glorieuse: elle travaille pour le ministère de l'intérieur, et elle a eu une liaison avec un sous-fifre de son ministre. En vacances à la Barbade elle est accostée par un homme, en vacances lui aussi. Fedor Sverdlov (Omar Sharif) est un attaché militaire à l'ambassade d'URSS à Londres, et ne s'en cache d'ailleurs pas. Il va jusqu'à dire à Judith qu'une fois revenu en Angleterre, il prétendra essayer de la convertir a marxisme-léninisme afin de pouvoir continuer à la voir sans éveiller de soupçons auprès de sa hiérarchie. 

Une fois Judith revenue à Londres, elle va effectivement revoir Fedor, sous une haute surveillance, non seulement des services secrets Russes, mais aussi du ministère; en effet, le ministre de l'intérieur semble particulièrement s'intéresser à cette affaire. Du coup, l'idylle devient un enjeu particulièrement important dans les relations internationales... Ce qui n'empêche pas les réticences de Judith: elle accepte de revoir Fedor, mais cotinue à repousser ses avances.

Dans The great race, on se rappelle comment Tony Curtis, engagé dans une course sous les yeux du monde entier, prenait la décision soudaine de tout arrêter afin de prouver son amour à Natalie Wood; de même, Lili (Julie Andrews) dans Darling Lili perdait son patriotisme pour les beaux yeux de Rock Hudson, et Peter Carey (James Coburn) dédiait dans The Carey Treatment à peu près autant de temps à son couple avec Jennifer O'Neill, qu'à son enquête pour meurtre. Pour Blake Edwards comme pour HItchcock, un film se doit d'obéir à un commandement: "boy meets girl"! Et ce film élégant, voluptueusement lent et méthodique ne nous raconte pas autre chose.

A l'âge atomique, alors que les rapports internationaux, surtout s'ils impliquent la Russie, se compliquent dangereusement, le metteur en scène nous raconte donc une histoire d'amour, rendue d'autant plus charmante qu'elle attendra longtemps avant d'avoir une réalité physique (ce qui la différencie considérablement du reste du monde, d'ailleurs, la coucherie étant ici souvent la forme la plus simple mais aussi la plus directe de compromission, de corruption et de duperie)... Son couple est finalement un vrai couple de cinéma à l'ancienne, qui évolue dans un monde qui ne semble pas les toucher. 

Une fois de plus, on a le sentiment qu'Edwards a un peu trop facilement fait passer la forme avant le fond (Ce que confirme un générique signé du maître du genre, Maurice Binder), mais il le fait avec une vraie sensibilité, et avec des acteurs en majorité Britannique qui ne s'en laissent pas compter. Une quasi-réussite, donc.

 

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Published by François Massarelli - dans Blake Edwards
4 février 2018 7 04 /02 /février /2018 12:02

On pourrait argumenter d'une part que ce film, tourné vers la fin de la longue carrière du metteur en scène à la Warner (1926-1953) serait le dernier grand film de l'auteur de Casablanca, en même temps que son projet le plus personnel de cette fin de règne. En effet, c'est dès le départ un qu'il a voulu faire, dont il a nourri le projet, puis qu'il a produit lui-même (Le premier à porter explicitement la mention "A Michael Curtiz Production"). Il renvoie à cette poignée fascinante de films de genres des années 30, dans lesquels il montrait une vision baroque de divers génies du mal, sans trop se soucier de logique, et en faisant l'éclatante démonstration de son talent singulier. Et The unsuspected, arrivant après la rigueur formelle de son superbe Mildred Pierce, ressemble en effet à une plongée dans les coulisses dangereusement surréalistes du film noir... Mais il serait d'autre part assez sain de ne reconnaître en ce film (Dont le script est signé de Bess Meredith, soit Madame Curtiz!) qu'une affirmation péremptoire d'un style, d'une maîtrise visuelle, au mépris de toute autre préoccupation, ou seulement comme une oeuvre plus rigoureuse et aboutie, disons "grand public". Je pense que le film est les deux à la fois, en même temps que l'un des films les plus proches de ce que Curtiz savait le mieux faire. Il le signe de bout en bout, et nous convie à une fête permanente d'effets cinématographiques, de purs coups de théâtre, et de trucs grand-guignolesques distillés avec gourmandise...

Victor Grandison (Claude Rains) est un homme de radio, riche et célèbre, qui a construit sa carrière entière sur le crime: d'une part, il conte avec une certaine délectation des histoires sordides pour le plus grand bonheur de ses fans, et d'autre part, il se plait de temps à autre à s'adonner à des meurtres parfaits, en esthète du crime plus que par véritable intérêt. Il supervise aussi parfois (même à leur insu!) le meurtre d'autres moins solides que lui, qui viennent ensuite nourrir la galerie baroque de crimes dont il nourrit son émission de radio. Il vient justement de commettre un crime, en tuant sa secrétaire. Un jeune homme, qui cherche par ailleurs à élucider la disparition d'une protégée de Grandison, va commencer à remuer dans l'étrange demeure du présentateur, pour y découvrir de bien curieux secrets et des squelettes de plus en plus envahissants dans à peu près tous les placards...

L'intrigue ne tient pas vraiment debout: ceux que Hitchcock appelait avec un dédain rigolard 'les vraisemblants', ces gens qui vont vous démontrer que tel ou tel film ne fonctionne pas sous prétexte qu'une porte ne s'y ouvre pas du bon côté, feraient bien de s'abstenir de venir fouiller ici. Peu importe d'ailleurs; dès la première séquence c'est le signe cinématographique qui triomphe, comme au bon vieux temps de Doctor X: Ombres mouvantes, une caméra sure d'elle qui nous emmène ou elle veut, gros plans millimétrés d'objets soigneusement isolés, et utilisation savante de l'éclairage: Curtiz se fait plaisir, et va continuer à le faire sur tout le film, véritable commentaire sur le film noir à son plus pur; film noir dont les dix premières minutes ici se veulent un catalogue d'effets exhaustif. Il serait d'ailleurs, à propos de film noir, fort intéressant de se pencher sur l'influence que Laura a pu avoir sur ce film, qui utilise un certain nombre de figures qui en proviennent directement: le portrait d'une jeune femme disparue, le retour inattendu et à peine expliqué de la jeune femme d'entre les morts, et la présence d'un criminel qui est pour cette fois-ci un homme de la bourgeoisie, un homme arrivé... Celui-ci assume sa supériorité revendiquée sur le reste de l'humanité en se livrant à l'art de tuer les autres, sans failles ou presque.

Mais The unsupected n'est pas un plagiat ni même une vague copie. C'est un film très proche de la façon de faire de Curtiz au début des années 30... Après le "génie fou" de 1931 (The mad genius), et le sculpteur fantôme de Mystery of the wax museum, un nouvel auto-portrait sardonique de l'auteur? Celui-ci a signé son film, par son utilisation virtuose de l'ombre, par ses trouvailles de mise en scène (la façon dont chaque meurtre vu à l'écran comporte un plan de Claude Rains reflété sur une surface lisse, en double maléfique de l'aimable esthète qu'il est et reste jusqu'au bout), la science du rythme et de la composition (Une scène de meurtre au verre de vin blanc empoisonné reprend l'idée du verre de lait dans Suspicion, d'Hitchcock, mais la prolonge et l'emmène dans des dimensions insoupçonnées) mais aussi par un recours à une fin feuilletonesque avec des péripéties qui semblent reprises de ses films muets (L'avalanche, Les chemins de la terreur), avec rebondissements, homme caché dans une malle, et poursuite en voiture... Il faut se pencher sans tarder sur ce chef d'oeuvre délirant, dans lequel Curtiz adopte, avec un humour certain, le point de vue d'un meurtrier esthète du crime qui ressemble sans doute beaucoup à son âme.

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Published by François Massarelli - dans Michael Curtiz Noir
3 février 2018 6 03 /02 /février /2018 18:30

Pour commencer, un projet assez simple: comme le dit Clouzot lui-même, on donnerait cher pour savoir ce qui se passait dans la tête des génies quand ils ont créé leur oeuvre maîtresse; il cite Rimbaud, Mozart... Puis va nous montrer PIcasso en pleine création.

Sauf que par essence, la peinture et les arts graphiques,, comme le cinéma, sont des arts qui se contemplent, s'assimilent une fois achevés. Une toile, un dessin, un film, atteignent un état final, qui peut ensuite, bien sûr, évoluer au gré de la volonté de l'artiste, voire être purement et simplement perdu, détruit ou retiré de l'oeil du public. Mais les étapes, les allers et retours, les commencements, détours et recommencements, sont la propriété exclusive de l'artiste...

D'où une idée simple et inédite: Picasso utilise un papier et des marqueurs avec une encre spéciale (Ainsi, au fur et à mesure de l'avancement du tournage, que de la peinture à l'huile), qui lui permettent de dessiner d'un côté pendant que de l'autre côté, la caméra capte le dessin inversé, l'encre traversant juste ce qu'il fat pour qu'on ne perde pas l'essence du travail... Et on va donc assister à l'acte de création d'un certain nombre d'oeuvres, toutes improvisées par l'artiste qui ne cache pas son plaisir de frimer un peu en faisant une fois de plus la preuve de son aisance phénoménales. Les dessins et peintures qui en résultent sont autant d'esquisses inspirées, typiques de son oeuvre; le nu féminin, la représentation de l'art, le corps, les toros, la corrida, l'Espagne, quoi... C'est du Picasso, bien sûr. Il s'essaie aussi à l'inclusion de formes géométriques, et s'amuse avec le spectateur en partant de formes et de traits, dont personne ne peut deviner ce qu'il va faire. Et il s'amuse à nous perdre, commençant un bouquet de fleurs qui deviendra un poisson qui deviendra un coq...

Bref, personne ne peut anticiper, pas même Clouzot: pour un film et un seul, le metteur en scène-démiurge aura laissé un autre que lui contrôler la matière narrative de son film, mais grâce à une pirouette, il en reste le maître:

D'une part, Clouzot souhaitait filmer l'acte de création lui-même, et non les toiles.S'il nous les présente en laissant la caméra traîner sur l'image une poignée de secondes, à la fin de chaque séquence, que la conception ait pris une minute, ou cinq, c'est afin de permettre au spectateur de commencer son propre travail de récupération sémantique; mais en cinq secondes, celui-ci est limité!

D'autre part, le metteur en scène semble guider Picasso en lui demandant de commencer en noir et blanc, puis d'introduire de la couleur, avant de laisser Picasso composer des toiles sur toute la largeur de l'écran Cinemascope. Il installe le procédé en douceur avant de commencer à "récompenser" le spectateur, jouant de la couleur et de l'agrandissement comme on change de rythme. la musique du film, confiée à Georges Auric, accompagne aussi le travail de Picasso en n'étant pas utilisée en permanence. Elle accompagne surtout l'arrivée du sens...

Enfin, le metteur en scène, sa "star", leur dispositif, et les techniciens présents (Notamment l'équipe de Claude Renoir, chef-opérateur... Oui, le petit-fils de) apparaissent directement à l'écran, dans deux séquences. Clouzot et Picasso montrent en jouant pour la caméra comment ils ont procédé, et créent un suspense inédit: on voit Clouzot, l'oeil rivé sur le compteur des mètres de pellicule, annoncer à Picasso qu'il ne lui reste que quelques secondes pour finir un dessin avant que le magasin de la caméra ne soit vide. La musique s'arrête, on retient son souffle...

Le film nous montre donc le metteur en scène, l'artiste et les techniciens au travail dans l'atelier-studio, en toute tranquillité... Clouzot voulait montrer l'artiste au travail, il n'a pas résisté à se montrer lui-même en artiste au travail. Il n'empêche: c'est une réussite totale, dont on comprend qu'elle soit par ailleurs passé au-dessus de la tête d'une grande partie du public. Comme tout film qui se mérite, il faut vouloir le voir. 

 

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Published by François Massarelli - dans Henri-Georges Clouzot
2 février 2018 5 02 /02 /février /2018 17:53

Une enquête de police, un cadavre amoché et pas reconnaissable, et plusieurs coupables potentiels. Un détective, aussi, doté de ses petites sales manies... On n'est pourtant pas dans un whodunit, cette forme ludique mais pauvre d'énigme policière tant pratiquée par Agatha Christie, et critiquée par Hitchcock... on est dans un film noir, un modèle du genre, l'un de ces cinq ou six films qui ont créé le genre.

Tout semblait sourire à la belle Laura Hunt (Gene Tierney), qui avait grâce à l'appui de l'influent Waldo Lydecker (Clifton Webb) une belle carrière dans la publicité, un futur mari pour une union imminente, Shelby Carpenter (Vincent Price) et un somptueux appartement. Mais ce que remarque tout de suite Mark McPherson (Dana Andrews), c'est que le nombre de suspects est important, et les motifs ne manquent pas. D'autant que manifestement tout le monde ment! Qui, de Waldo Lydecker qui n'aimait pas que la jeune femme ait des fréquentations hors de son contrôle, de Carpenter qui la trompait assez ouvertement, ou de la tante de Laura (Judith Anderson), qui voulait garder Shelby pour elle, a tué la jeune femme?

...Ou plutôt ne l'a pas tué, parce qu'à force de réussir sa vie, Laura a raté sa mort: derrière la blessure qui la rend méconnaissable, se cache en réalité une autre femme, ce que McPherson, de plus en plus fasciné par la personnalité de la "victime" va apprendre à travers un choc: endormi dans le salon de l'appartement de Laura, juste au pied du tableau qui la représente, il a la surprise d'être réveillé par Laura Hunt, de retour de week-end, absolument pas au courant de son propre décès... 

On s'y perd, comme dans tous les grands films noirs de l'époque. Mais à l'instar de Hawks qui avait tourné The big sleep sans rien y comprendre, de Wilder qui pour rendre une scène de Double Indemnity possible, avait décidé d'inventer une porte qui s'ouvre dans le mauvais sens, Preminger adapte l'intrigue à son atmosphère et aux scènes qu'il a envie de tourner. Les presque 90 minutes de Laura sont un puzzle intrigant, dans lequel la résolution de l'intrigue n'est qu'une formalité accessoire. 

Beaucoup plus intéressantes sont les luttes d'ego entre Waldo Lydecker, le démiurge égocentrique qui a "fait" Laura, et Shelby Carpenter le médiocre qui veut profiter d'elle; ou le combat territorial qui oppose la tante Ann, soucieuse de garder pour elle la faiblesse évidente de Carpenter. Et que penser de McPherson qui oppose une masculinité simplifiée à l'intellect envahissant de Waldo Lydecker, ce qui ne l'a pas empêché lui non plus de tomber amoureux de l'objet de sa quête?

Pourtant, dans ce film si souvent célébré, on pourra toujours trouver une certaine froideur, un certain mécanisme à ces petits jeux intellectuels, auxquels on peut toujours rester insensible. La fameuse scène du retour de Laura, par exemple, ne m'a jamais fourni le frisson qu'elle est supposée fournir... Et Preminger, un peu comme Lydecker, a gardé un contrôle intégral sur le film. Avec des effets intéressants: Gene Tierney, l'une des actrices les plus sur-estimées qui soient, est ici, exceptionnellement excellente. Les quatre autres aussi, remarquez... Mais ce petit jeu des neurones et des sens est toujours impeccablement soigné dans son style, et souvent, au moins, stimulant, donc ne boudons pas notre plaisir.

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Published by François Massarelli - dans Noir
2 février 2018 5 02 /02 /février /2018 08:04

A la fin des années 20, Hal Roach a commencé à chercher un moyen de trouver un pendant féminin à ses deux vedettes Laurel et Hardy. La première tentative a été d'utiliser deux comédiennes, dont Anita Garvin qui elle-même avait déjà clairement roulé sa bosse auprès des deux compères, et créer un univers autour d'elle et de Marion Byron. Mais il n'y eut que trois films. Les deux premiers tendaient à copier un peu trop la dynamique de Stan et Ollie, en particulier en faisant de Garvin la raisonnable, et de Byron la lunaire, concentré de Laurel et Langdon...

Le troisième, ce film, est le seul à avoir survécu en entier, et cette fois, on retrouve le style urbain quotidien et moderne des films de Lloyd ou Chase, et contrairement à ce qui se passe dans les deux autres films, Marion Byron y est plus à son avantage...

C'est la crise, et les filles n'ont pas d'argent pour manger; mais une visite du petit ami de Marion leur donne espoir, d'autant qu'il vient avec son patron (Edgar Kennedy) qui souhaite rencontrer Anita. Manque de chance, il est pingre... La petite troupe finit par sortir, et on lance une idée: pourquoi ne pas acheter des glaces? Mais ce sera mission impossible...

C'est Marion qui est chargée d'aller acheter les quatre glaces avec l'argent donné au compte-gouttes par Kennedy. Mais d'une part, un policier interdit aux trois autres de stationner en face de l'établissement, ce qui occasionne une série de gags; d'autre part à chaque fois qu'elle sort avec ses quatre cornets en main, elle se heurte à un obstacle: cette variation typique du style Roach dure toute la deuxième bobine, et est une lente et méthodique montée vers ce qui deviendra inévitablement le chaos.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie
2 février 2018 5 02 /02 /février /2018 07:51

Ce film est l'une des douze comédies de deux bobines ayant survécu, de la série consacrée au comédien Max Davidson. C'est à mon avis la meilleure, même si la qualité de ces oeuvrettes est généralement très élevée. On y retrouve des gags qui sont de la même eau, ont les mêmes mécanismes que dans les films contemporains de Laurel et Hardy, si ce n'est une différence de rythme.

Max (Davidson) est le voisin d'un irascible éleveur de poules (Bert Sprotte), qui exhibe son coq de concours "Brigham" à tout le monde. Ils passent leur temps à se chamailler, mais la fille de Max (Martha Sleeper) et le fils de Schultz, le voisin (Gene Morgan) viennent de se fiancer, et pour fêter ça, Max demande à son fils Ignatz (Spec O'Donnell) de lui ramener un poulet... devinez lequel.

Une situation, un décor, cinq personnages, et un poulet fumant, une mine d'or pour gags géniaux. On appréciera en particulier la longue variation sur le moment lorsque tout le monde sauf les deux pères a compris que le poulet était LE poulet: Martha Sleeper et Gene Morgan se lancent dans une pantomime fabuleuse pour essayer d'avertir Max, en vain. Si le jeu du comédien muet est essentiellement de la réaction alors cette comédie est un cas d'école. Durant 10 bonnes minutes, Davidson n'a finalement rien d'autre à faire que de voir, et de réagir... et le fait à la perfection.

Et pour finir, j'ai toujours défendu l'importance de la comédienne Martha Sleeper, qui intervient souvent chez Chase et Davidson (elle est d'ailleurs leur partenaire à tous deux dans le film Long Fliv the King): ce film me donne raison. Elle imite la poule à la perfection, et paie de sa personne en permanence. Elle y trouve un rôle autrement plus satisfaisant que l'unique film du studio dans lequel elle avait eu le premier rôle, qui l'employait comme une jeune femme stéréotypée... Ici, elle a matière à y développer un fabuleux tempérament comique.

Elle va jusqu'à pondre un oeuf!

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie Max Davidson
31 janvier 2018 3 31 /01 /janvier /2018 17:41

Dans une petite ville de province, l'avocat maître Hector Lourçat (Raimu) vit en reclus dans sa vieille demeure, en compagnie de sa fille Nicole (Juliette Faber), qu'il a élevée seul, mais à laquelle il ne parle plus: leur histoire est compliquée, puisque sa femme l'a quitté pour un autre, et il en est venu à se demander si la petite était de lui. Il a donc quitté son métier, toute vie sociale, et décence: il boit comme un trou...

Mais c'est cet homme qui un soir va trouver chez lui le cadavre d'un homme fraîchement assassiné. Lourçat apprend incidemment que Nicole, sous la pression de quelques amis de son âge, a recueilli le vagabond, un salaud de la pire espèce, qui faisait pression sur les gamins qui l'avaient renversé en voiture. seulement l'un d'entre eux l'a tué, et il va falloir trouver le coupable.

Quand la police arrête Emile Manu (André Reybaz), le coupable tellement évident que c'en est louche, Lourçat quitte sa retraite et décide de défendre celui qui est devenu le petit ami de sa fille...

D'un côté, on est devant une peinture crasseuse et méchante de la bonne vieille bourgeoisie de province, selon l'expression consacrée, qui doit finalement autant à Simenon qu'à Clouzot: une histoire suffisamment distrayante pour qu'on s'y attache et un "whodunit" avec révélation finale à la clé, dans lequel les dialogues sont un tour de chauffe extrêmement réjouissant avant que la carrière de metteur en scène de Clouzot ne démarre vraiment. On assiste avec plaisir au grand numéro de Raimu contre le reste de l'humanité, d'autant plus drôle quand ses adversaires embarrassés sont interprétés par Jean Tissier ou Noël Roquevert!

Moins grandiose, toutefois, les scènes de dialogues entre les jeunes, particulièrement Reybaz et faber, sont souvent non seulement bâclées dans le jeu des acteurs, que Decoin n'a pas su pousser très loi, et aussi dans le dialogue ("Je ne sais pas... je ne sais plus"). Heureusement il y a le procès, dominé par la stature du grand acteur que Raimu était (la preuve il rendrait presque supportable certaines scènes des navets que sont les films de Pagnol, c'est dire).

Et puis il y a Luska. Et je ne peux faire l'impasse dessus, forcément... A l'origine du film, le roman de Simenon introduisait ce petit personnage qui s'avérera très négatif, sous le nom d'usage de Justin Luska. Dans le film, il est interprété par Marcel Mouloudji, et fait partie de la petite bande autour d'Emile Manu... Mais si on l'appelle Justin, Simenon n'oublie pas en fait de nous révéler sa véritable identité: il s'appelle Ephraïm. Le film tel qu'on peut le voir actuellement a presque effacé cette notation antisémite, sauf durant le procès, car si une post-synchronisation a été effectuée après la libération afin de rebaptiser le personnage Amédée, Raimu est mort avant de pouvoir se re-doubler, et appelle donc le personnage Ephraïm.

Le but de la post-synchronisation était de "nettoyer" le film, mais le fait qu'au moment de révéler la duplicité du personnage, on l'appelle par son nom à consonance judaïque, me semble particulièrement regrettable! 

C'est ainsi, on ne nettoiera pas le mal qu'a pu faire le film, en quelque proportion que ce soit. Maintenant, venant de Simenon, on est prêt à tout puisque le personnage ne s'est jamais caché ni repenti (pas plus que Léo Malet, du reste) de son antisémitisme, reste qu'on aimerait savoir dans quelle mesure Clouzot s'est contenté de transcrire à l'écran, ou a consciemment participé à la mauvaise blague. On voudrait savoir si Decoin, Raimu ou Mouloudji (Qui en tant que Kabyle et communiste devait vivre à l'époque dans la quasi-clandestinité) ont été conscients de ce à quoi ils ont participé. Ca n'enlève pas grand chose au film, ni au plaisir de voir Raimu et Clouzot s'amuser un peu avec les notables d'une petite ville... Mais ça pique.

 

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Published by François Massarelli - dans Henri-Georges Clouzot Noir Raimu Henri Decoin
31 janvier 2018 3 31 /01 /janvier /2018 17:21

Chez Michael Mann, dont le film Heat reste dans la mémoire de tous ceux qui l'ont vu, la rencontre entre un policier et son double, un bandit qu'il cherche à arrêter, donne lieu à une sorte de confrontation cosmique entre deux hommes que tout rapproche parce que tout le oppose! Mais quand Scorsese s'attaque à une histoire de deux infiltrés, l'un chez les policiers, et l'autre chez les truands, c'est encore moins simple...

A l'origine, un homme, point central du film: il contrôle tout dans son quartier de Boston, et pousse le contrôle jusqu'à être informateur pour le FBI. C'est l'Irlandais Francis Costello (Jack Nicholson), dit Frank, et il a pris sous son aile un petit gars bien méritant, quand il s'est décidé à se doter d'un fils de substitution: le brillant Colin Sullivan (Matt Damon), auquel il a même payé les études de l'école de la police, a été loin, très loin et très vite. A moins de trente ans il est devenu sergent, et un homme très en vue. En retour, Colin surveille la police de l'intérieur, et fait très bien son boulot...

Pendant ce temps, la police a aussi réussi à infiltrer Frank, en lui envoyant dans les jambes un informateur, le moins brillant Bill Costigan (Leonardo Di Caprio), dont la famille a un lourd passé; insubordonné, querelleur et impulsif, il n'aura aucun mal à se doter d'un casier judiciaire, d'un petit temps pénitentiaire, et à retourner vers son quartier d'origine pour y devenir gangster... Pour de faux.

Sauf que pour devenir un gangster, même faux, convaincant, il faut payer de sa personne...

Et c'est là que le film devient confortable pour le spectateur: c'est que contrairement à Goodfellas et Casino, ce long métrage qui retourne au sujet de la mafia n'a pas de narrateur qui fait les choix pour nous. Nous sommes assez vite condamnés à nous ranger aux cotés de Di Caprio et à prendre parti pour lui, car contrairement à Colin, qui doit faire semblant d'être du bon côté de la loi, Bill va quant à lui être obligé de commettre des méfaits, s'il veut convaincre son "chef" Costello. Et c'est ce qui passe mal pour le jeune Costigan dont l'engagement dans la police était justement dû à une volonté d'expier les méfaits de ses ancêtres!

Une fois de plus, c'est extrêmement distrayant, mais il y a un plus. En quelque sorte du moins, car on a moins l'impression qu'avec Goodfellas d'assister à l'oeuvre définitive sur le crime organisé. Malgré tout, l'ingrédient supplémentaire est une volonté de baliser le film d'une façon classique, en utilisant notamment un personnage qui n'est pas que symbolique, celui de Madolyn Madden (Vera Farmiga), psychiatre de la police, qui est en couple avec Colin, mais que Bill consulte, en raison justement de ses troubles moraux. Il va de soi que Colin, pour sa part, n'a pas le moindre problème moral... Et la recherche du mouchard chez les bandits, et de la taupe chez les policiers, reste la base excellente d'un suspense fortement marqué.

C'est distrayant, disais-je, c'est aussi forcément un peu roublard: d'une certaine façon, il n'y a plus grand chose de nouveau à raconter dans les figures imposées du genre. Alors on peut constater que Scorsese se repose ici sur des acteurs dont il va utiliser certains talents ou traits marqués: Mark Wahlberg est très convaincant en sergent grossier et aboyeur (Ca lui va si bien), Matt Damon en faux-cul premier de la classe et Di Caprio en impulsif violent et torturé se complètent fort bien, et que dire du Frank Costello, un vrai psychopathe inquiétant... joué par Nicholson? 

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Published by François Massarelli - dans Martin Scorsese Noir