On appelle ce genre de film la "Screwball comedy", ce qui veut dire à peu près "comédie loufoque" en français. Mais on a plutôt tendance à appeler ça la "comédie à l'Américaine", en prenant le plus souvent un air entendu. A dire vrai, d'authentiques screwball comedies, il y en a eu une poignée, et on se bat pour deux raisons: d'une part, désigner la première (Twentieth century, de Howard Hawks, ou It happened one night, de Frank Capra?)... d'autre part, désigner la meilleure. C'est bien inutile, car je pense qu'il y a un impressionnant ex-aequo: les deux films précités, mais aussi The awful truth (Leo McCarey), Bluebeard's eight wife et Ninotchka (Lubitsch), Ball of fire, His girl Friday, Bringing up Baby (tous de Hawks), My Man Godfrey (Gregory La Cava), The Lady Eve (Preston Sturges) et celui-ci... Impossible de hiérarchiser ces merveilles.
Une jeune Américaine, Eve Peabody (Claudette Colbert) arrive à Paris, et elle a connu des jours meilleurs. Elle est plus ou moins prise en charge par un chauffeur de taxi, Tibor Czerny (Don Ameche), mais elle sent venir une entourloupe et décide de lui échapper. Elle se réfugie dans un réception très huppée, où elle se fait passer pour la "baronne Czerny". Un homme (John Barrymore), soucieux de l'utiliser pour séparer sa femme et l'amant de celle-ci, décide de s'associer avec celle qu'il a immédiatement repérée comme une impostrice... Pendant ce temps Tibor mobilise les taxis de la capitale pour trouver Eve...
Mitchell Leisen, ancien costumier, est un homme doté d'un oeil sûr, et c'est sans doute l'un des films les plus élégants visuellement dans ce genre très particulier... il bénéficie d'acteurs exceptionnels, qu'il dirige d'une main sûre: là où un Lubitsch aurait joué vers encore plus de subtilité, et Hawks beaucoup beaucoup moins (voire pas du tout!), il adopte un ton naturel, posé et dans lequel le texte est d'une grande assurance...
Et pour cause! Le script, adapté d'une nouvelle, est surtout signé de deux très grands scénaristes, dont l'un allait devenir le principal héritier du genre, Billy Wilder (avec son complice d'alors Charles Brackett)... C'est un festival, d'abord, de sous-entendus d'une immense subtilité, d'ironie mordante sur la noblesse (d'autant plus mordante qu'elle est le plus souvent jouée sans aucune marque d'ironie, justement), et ça anticipe sur les grands films de Wilder, en proposant une relecture de Cendrillon: Claudette Colbert, en effet, est une princesse jusqu'à Minuit, ou du moins jusqu'à ce qu'on cesse de la croire... Mais qui est la bonne fée ici, Barrymore ou Ameche? Réponse dans le film, au terme de délicieuses 94 minutes.
Grand Œuvre de DeMille ou simplement passage obligé d’un showman chrétien? On ne résoudra pas cette question. Quoiqu’il en soit, c'est l’avant-dernier muet de son auteur, dont l’opus suivant contiendra des séquences parlantes - une page se tourne. Et elle se tourne de façon spectaculaire. Devenu un producteur-réalisateur indépendant mais puissant, DeMille est toujours plébiscité par le public; après ses Dix commandements, il avait eu une crise d’inspiration, qui avait notamment abouti au très saugrenu Road to yesterday. Après la crise d’inspiration, la crise de foi: The King of kings, en réponse à Ben Hur, a Tale of the Christ, allait être la vision DeMillienne des derniers jours du Christ, des derniers miracles à la résurrection, avec des acteurs de premier plan partout, du Technicolor, des décors et des costumes grandioses…
Ecrit avec l’inévitable Jeanie McPherson, monté avec des acteurs priés de s’investir dans leur rôle de façon spirituelle et créé par une équipe technique acquise à la sincérité du projet, ce film est un monument à plus d’un titre. Certes, nous sommes en pleine vision officielle, qui plus est approuvée par les instances W.A.S.P les plus fondamentalistes de l’époque, en dépit de quelques extravagances, généralement bien rigolotes (Marie Madeleine en courtisane richissime - en Technicolor!); comme souvent dans ce genre d'entreprise les Juifs ont le mauvais rôle, mais de nombreux intertitres (Tirés des évangiles) viennent rappeler qu'ils n’ont souhaité la crucifixion de Jésus que parce qu’ils étaient manipulés par de fins politiques... Ce qui du reste correspond à la deuxième version du film, sortie en janvier 1928 et amendée par une association qui souhaitait veiller au respect de la communauté Juive et à éviter d'éventuels incidents antisémites: de nombreux acteurs juifs ont répondu présent, en particulier Rudolph et Joseph Schildkraut (ce dernier un habitué des établissements DeMille-McPherson), qui jouent respectivement Caïphe, le grand prêtre du temple, et Judas, le «Disciple préféré» qui deviendra le traître que l’on sait. L’idée de le faire jouer par un acteur de premier plan, conjuguée à d’astucieuses ficelles de scénario, lui donne un poids peu commun, des motivations et une humanité qui sont sans prix: Judas trahit par dépit politique (Il se voyait déjà premier ministre d’un Jésus-roi) et va suivre le chemin de croix, et le remords va monter jusqu'au suicide; la corde, il l’a ramassée lorsque les romains ont délié Jésus pour lui faire porter sa croix… La scène de sa mort est traitée d'une façon spectaculaire. Il y a un côté Shakespearien dans l'arc du personnage, mais le sentiment qui domine est quand même gênant! Judas est un ambitieux, Caïphe un homme de pouvoir peu désireux de le partager, et finalement les Romains sont comme manipulés...
Autre acteur dont il faudra bien parler, H.B. Warner joue Jésus : on est loin de ce à quoi devait ressembler un charpentier Palestinien, mais après tout, c’est vrai aussi pour Willem Dafoe. Warner, un alcoolique bon vivant, qu’on connaît pour tous ses rôles chez Capra, s’en sort plutôt bien, ayant surtout comme tâche d’incarner plus que de jouer. Il reprend les canons en vigueur, d'un Christ blond, au regard dans le vague. Sa performance a été saluée à l'époque: on n’en dira pas autant de Pierre, joué par Ernest "Steamboat Bill" Torrence, qui est bien meilleur en Captain Hook chez Brenon (Peter Pan, 1924)… Sa performance a d’ailleurs été rabotée sévèrement dans la version sortie en salles en 1928, afin de ramener le film en dessous de deux heures.
Le résultat final, absolument sincère, n’évite pas la pesanteur: le metteur en scène a choisi de rester à respectueuse distance, et de peu faire bouger sa caméra, comme avec Jeanne d’Arc (Joan the woman, 1916); de plus, cet excès de foi peut facilement rester sur l’estomac, mais il y a de vrais beaux moments, depuis l’utilisation qui nous rappelle The Whispering Chorus de multiples surimpression pour nous montrer les sept péchés capitaux quitter le corps de Marie Madeleine, à la mort de Jésus, le cadre explosant d’effets spéciaux pour nous montrer spectaculairement la colère de Dieu; la première vision de H. B. Warner est une trouvaille, puisque c’est par le point de vue subjectif d’un aveugle que Jésus nous est révélé: une façon de contourner l’interdit que s’étaient fixés toutes les personnes à avoir travaillé sur l’une ou l’autre des adaptations de Ben Hur (Théâtre ou film); dans The king of kings, avant la guérison de l’aveugle, vers la quinzième minute, on ne voit pas Jésus… La scène de la condamnation par Ponce Pilate est d’une grande efficacité, et totalement claire en dépit de la multiplication des points de vue… Les nombreux emprunts picturaux, décidément une habitude DeMillienne, atteignent ici leur apogée, notamment lors de la Cène ou de la Crucifixion.
Le film est loin d'être un échec, même si il est difficile de le voir sans ricaner ou grincer des dents lorsque l’on ne croit pas: Jésus, dans ce film, et surtout sa déïté, nous apparaissent comme totalement indiscutables. Toutefois, le film emporte l'adhésion par la fluidité narrative (De la version longue en tout cas), par le besoin de creuser les motivations et les liens de cause à effet, par les rapprochements heureux: une scène durant laquelle les instances religieuses juives se déchaînent contre un Ponce Pilate trop enclin à libérer Jésus est immédiatement suivie d’une séquence durant laquelle les légionnaires romains rivalisent de sadisme (La couronne d’épines, bien sûr) devant un Judas torturé par le remords et qui prie pour que Jésus s’en sorte. Cette inversion prouve que même DeMille sait freiner un peu ses penchants manichéens…
Pour répondre enfin à la question posée en exergue, il est confirmé que nous ne trancherons pas: les deux complices (Cecil et Jeanie) avaient déjà fait acte de foi dans le passé, c’est de nouveau le cas: le film est aussi sincère que l’était la morale bondieusante de ses Dix Commandements. Mais en emboîtant le pas à la MGM et à son Ben Hur, DeMille savait parfaitement ce qu’il faisait, et en a reçu beaucoup en retour, présentant en soirée de gala sa version de 160 minutes, puis coupant un peu (Trois scènes passent littéralement à la trappe, dont les doutes de Pierre) pour présenter une version de 112 minutes avec musique en boite pour l’exploitation en salles. Les deux sont disponibles chez Criterion dans un coffret impeccable, et le transfert de la version longue est magnifique. Les deux scènes en Technicolor sont fort bien rendues, ce qui est rare compte tenu de la volatilité du procédé en deux bandes, dont bien des films ont disparu. En décembre 2017, nous voyons arriver le film en Blu-ray chez Lobster, présentant une restauration des deux principales versions, l'une comme l'autre très impressionnantes. Une nouvelle édition, Américaine celle-ci, renforce encore la bonne santé du film en en offrant un superbe transfert, chez Flicker Alley (2025).
Pour finir sur une petite note de curiosité inattendue, ce film est par ailleurs l'une des principales sources d'inspiration de Last Temptation of Christ, de Scorsese.
Un train roule vers l'ouest... A son bord, une jeune voyageuse a confié ses deux chiens à l'équipage du véhicule, dont un homme, Dan Angus (George bancroft), qui déteste les bêtes... Durant le trajet, ivre, il brutalise les deux animaux, et tue l'un d'entre eux, avant de jeter sa dépouille au dehors. L'autre chien se jette pour veiller son camarade... Le lendemain, il est trouvé par Dave Deering (Tom Mix), un brave cow-boy. La jeune femme (Lucy Fox) qui a perdu ses animaux s'est lancée à leur recherche, et Dan Angus, dont les actions l'ont grillé auprès de ses supérieurs, rôde...
C'est un petit film de complément de programme, particulièrement soigné par Blystone. Les films de Tom Mix pouvaient être un peu ridicules (le costume de cow-boy avec le "10 gallon hat", le côté justicier propre et bien coiffé) mais ils pouvaient aussi, clairement, proposer en moins d'une heure une impressionnante dose d'action western, du suspense, et tous les atouts du mélo, utilisés à bon escient. C'est exactement ce que propose ce film superbement joué, et qui vous tient en haleine du début à la fin, jusqu'à un incendie très réel...
Une comédie rurale très proche du style d Mack Sennett, dont alice Howell est la vedette... Elle y interprète une fille de la campagne, dotée d'un fiancé (Dick Smith) aussi peu sophistiqué qu'elle. L"histoire part dans tous les sens, avec un bootlegger (un trafiquant d'alcool) interprété par Oliver Hardy, un enfant abandonné, et accessoirement un agent fédéral... Il semble que tous les mâles du film soient attirés par la jeune première!
C'est un peu ce qui fait le prix des films de Alice Howell, en même temps que ce qui en limite la portée: les idées se téléscopent dans tous les sens, et il n'y a personne pour filtrer et dire oui ou non. Le film finit par manquer un brin de cohérence...
Restent deux plaisirs palpables: d'une part, Alice Howell est une comédienne qui s'engage physiquement dans un film, comme les plus grand(e)s de la comédie, et c'est évident dans ce film, dont on garde en plus une copie intégrake, ce qui est assez rare. D'autre ^part, Oliver Hardy, la crême des hommes paraît-il, n'avait pas son pareil pour incarner une fripouille...
Un jeune auteur (Charles West) en quête de "couleur locale" dans une ville de l'extrême sud de la Californie, se fait de suite repérer par des malfrats locaux... après une partie de poker qui lui a profité, il est attaqué par les bandits, et fuit son hôtel dont il sait qu'il n'est pas sûr. Il demande l'asile à un habitant dont la nièce (Mary Pickford) ne lui est pas indifférente... Mais pendant la nuit, les bandits menacent de s'introduire dans sa chambre, et l'oncle n'est pas contre l'idée de les laisser faire...
D'une part, donc , c'est un mélodrame western, assez classique, avec les sempiternelles marqueurs sociologiques de David Wark Griffth: les Américano-mexicains pouilleux, méfiants et malhonnêtes, le jeune blanc de l'est bien habillé et hautain... Bien sûr, croisant la route de mary Pickford, les deux sont immédiatement attirés l'un par l'autre.
Mais Griffith aimait à donner bien plus à faire à sa jeune star, et c'est elle qui mène le bal: elle sait que les bandits vont attaquer, elle sait aussi que son oncle n'est pas fiable, d'autant qu'il désapprouve de la voir faire les yeux douc au jeune étranger... C'est donc elle qui va assurer la sécurité du jeune homme, et au final, les deux semblent veiller l'un sur l'autre... Mais on sait bien que c'est elle qui a le dessus.
Au passage, même si une fois de plus le metteur en scène se plait à utiliser les pires clichés des Mexicains, il élève son film en utilisant aussi un truc de mise en scène qu'il portera à sa perfection dans The musketeers of Pig Alley, cette menaçante avancée nocturne des bandits... Il utilise aussi à merveille l'espace de la maison, pour signifier les risques encourus par son protagoniste masculin, mais aussi par le biais de la porte qui sépare les amoureux, il rassure les foules puritaines sur le bien-fondé de leurs intentions à la fin...
John Wilson (Clint Eastwood), cinéaste d'origine Irlandaise, légendaire et fortement indiscipliné, convoque un écrivain de ses amis pour lui demander de participer à un projet très spécial: d'une part un film qui va le renflouer, tourné avec deux grandes vedettes ("Kay Gibson" et "Phil Duncan"), en Afrique et exclusivement en Afrique; d'autre part, une chasse à l'éléphant, Wilson ayant furieusement envie de ce genre de grand frisson... La troupe se rend donc en Afrique, où le jeune écrivain a du mal à garder son calm devant les frasques incontrôlables de Wilson...
Coup sur coup, après Bird, Eastwood ne voulait sans doute pas être catalogué comme un cinéaste spécilisé dans le biopic, c'est pourquoi il s'est permis de changer les noms des protagonistes pour ce film dans lequel certes on examine les circonstances particulières du tournage (ou du moins de la période qui a précédé) d'African Queen, et la personnalité de John Huston, dont Eastwood imite l'attitude, la façon de parler, et l'humour sarcastique. De la même façon, les deux stars de son film "Africain" (un chef 'oeuvre, au passage), sont bien sûr un peu reconnaissables en Humphrey Bogart et Katharine Hepburn... Donc même si ce n'est pas un biopic officiel, on sait tout le temps de quoi et de qui il s'agit...
Une fois de plus, après Honkytonk Man et Bird, sans oublier de nombreux personnages à la Callahan le metteur en scène et acteur s'intéresse à un personnage qui est bien un anti-héros, mais plus par son comportement. Il ne s'agit pas ici de questionner l'importance de John Huston, ou de le critiquer, mais tout simplement de visiter un moment inattendu de sa trajectoire, alors que le metteur en scène célèbre est aux abois financièrement parlant, mais adulé. Eastwood qui a un faible pour les "mavericks" est fasciné par l'aisance du bonhomme, qui parle à son producteur sans aucun ménagement, et qui se permet toutes les audaces en société, mais surtout qui fait rigoureusement ce qu'il veut...
Jusqu'à un certain point. Comme Bird ou Red Stovall, son John Wilson a ses limites, et va les trouver dans une scène qui rompt avec l'ambiance de quasi-comédie de l'ensemble... Un moment qui nous rappelle à la réalité, mais aussi un réveil pénible pour John Wilson. Incidemment, pour son film, Eastwood a tourné, lui aussi, en Afrique, comme un miroir du tournage dont il est question...
Un très beau film, attachant et sensible derrière le côté bravache de son personnage principal. Le cinéaste Eastwood a beaucoup prouvé dans les deux décennies qu'il vient de traverser, et ce film prouve sa maîtrise... Le suivant sera une de ces étapes visant à renflouer les caisses, un film de genre vite fait mal fait... On a l'habitude!
Adoptant un mélange de fausses images d'archives et de narration à la façon du cinéma des années 40, Klapisch nous raconte la vie et l'oeuvre du Dr Etienne-Jules Marey, inventeur du "chronophotographe", un ancêtre avéré du cinéma, qui prenait des photos en rapide succession, pour étudier le mouvement...
C'est une belle surprise, un film formellement étonnant et extrêmement ambitieux: Klapisch aurait pu se livrer à l'exercice tranquille du documentaire classique, avec voix off, images d'archives et quelques reconstitutions. Il aurait pu aussi, après tout, jouer la carte de la parodie totale... mais il a préféré faire le tout entre les deux, ne faisant que peu d'efforts pour cacher que son film est un faux, et le saupoudrant d'humour et de poésie en constance... Comme dans l'idée d'inverser sciemment un fait historique (le fait que le chronophotogrape ait permis de prouver qu'un cheval au galop a toujours au moins une patte sur le sol, est ici inversé: la voix off nous annonce en fait que les films Marey ot prouvé le contraire), voire en inventant complètement, comme dans ce final où Marey s'échappe en compagnie de Marina Tomé, après l'avoir vue sur scène danser le tango...
Enfin, en utilisant ou reproduisant des techniques propres au cinéma muet, le metteur en scène qui de toute façon ne se cache jamais derrière son gentil canular, rend un hommage à tout un pan de l'histoire du septième art...
Ce petit film a été réalisé dans le cadre des études de cinéma de Cédric Klapisch, à New York. Si le réalisateur, conformément à son habitude (qui n'a pas changé, son dernier film en témoigne), apparaît dans un tout petit rôle, il n'est pas le seul futur grand du cinéma: Todd Solonsz est également dans la même scène...
Leonard Pavlovsky (Youri Olchansky) est un musicien en transit, qui est supposé se rendre à l'étranger pour donner un concert, mais il est bloqué à New York car sa compagnie a fait faillite... Il trouve le temps long d'abord, puis se laisse aller à passer du temps avec une jeune femme qu'il a rencontrée dans un motel où elle travaillait... Mais tout n'a qu'un temps.
C'est un court moment de deux vies, vues sous l'angle souvent gentiment loufoque et tendre de la caméra de Klapiscj, qui traque la maladresse évidente de son personnage, un procédé qu'il aimera longtemps. Comment ne pas penser à Romain Duris dans L'auberge Espagnole, arrivant à Barcelone pour ses études, et se rendant compte qu'on y parle le Catalan et non l'Espagnol... Si le film ne va nulle part, il est déjà le premier gage d'un univers attachant.
Une immigrante clandestine, Hulda (Alice Howell), arrive aux Etats-Unis en voyageant incognito depuis la Hollande. Durant le voyage, elle se fait un ami, Jack (Fatty Voss)... Une fois arrivés ils vont tous deux trouverdu travail, Jack comme garçon de café, et Hulda comme, hum, danseuse... Car elle a une façon de danser le folklore hollandais qui n'appartient qu'à elle...
La compagnie Century qui s'était construite sur les ruines de la L-KO était à n'en pas douter une toute petite structure, et on sent, sinon l'amateurisme (on en est loin), en tout cas une certaine tendance à utiliser les bouts de ficelle... Comme The immigrant, de Chaplin, qui s'est construit sur des associations d'idées et des virages à 180°, ce film s'est construit semble-t-il autour de plusieurs idées mises bout à bout. On retrouve cet esprit de récupération et d'économies, dans le fait quun acteur au moins a une totalité de trois, sinon cinq rôles: c'est James Finlayson. C'est gentiment plaisant, et à mon avis cette équipe avait vu le film de Chaplin. Je ne sais pas si de son côté le grand acteur-metteur en scène a été voir celui-ci...
Sinon, l'expression "In Dutch" veut dire qu'on a un contentieux avec quelqu'un...
La fin de la vie de Charlie Parker, racontée dans un certain désordre, sur un plan émotionnel... On commence par trois courtes séquences qui installent une bonne fois pour toutes le propos: d'abord un gamin noir, dans un taudis, jouant de la flûte sur une mule. Puis un adolescent qui s'entraîne au saxophone alto, dans le même quartier... Et sans transition, Charlie Parker (Forrest Whitaker) sur scène en plein solo, subjuguant son auditoire sous l'oeil gourmand de son employeur fréquent et ami, co-révolutionnaire du be-bop, Dizzy Gillespie... Il sera donc ici question de l'apport de Charlie Parker au XXe siècle, au jazz, à l'histoire de la musique et à l'Amérique, comme étant indiscutable, absolu, et essentiel. De fait, Eastwood semble avoir façonné "son" Bird comme son Red Stovall de Honkytonk Man. A moins que ce ne soit le contraire!
Le choix de ne pas garder la chronologie des événements tranquille se justifie de multiples façons, car le film aurait pu être une litanie de grandeur et de décadence, voire de décadences tellement la vie de "Bird" a été marquée par les bas plus que les hauts... et puis la mode de ce genre de narration de A à Z a complètement été oblitérée depuis les années 50, qui ont vraiment installé le flash-back comme étant une façon bien plus avantageuse de tourner des biopics...
Donc si on s'aventure dans ce film sans savoir un peu de quelle manière Charlie parker a vécu, on n'en saura pas beaucoup plus sur la chronologie des événements, mais on aura au moins accès à une lecture émotionnelle de la vie de Bird. Dès le départ, Eastwood nous assène finalement ce par quoi il fallait commencer: engoncé depuis son adolescence dans une spirale de la destruction, Charlie Parker rentre éméché, et probablement sous l'influence de produits calmants/dopants à son foyer, où il est confronté par Chan (Diane Venora) son épouse: obsédé par le fait qu'il ne peut que la décevoir, il effectue ne tentative de suicide presque sous ses yeux...
L'échec a commencé pour Bird, nous dit le film, par une rencontre qui a mal tourné: alors qu'il participait à une jam session en compagnie d'une de ses idoles, le saxophoniste Buster Franklin (Keith David... Franklin n'a jamais existé, mais il pourrait s'agir d'une allusion au maître du saxophone dans les années 30, le grand Coleman Hawkins), le tout jeune Parker s'est enfermé dans sa bulle, et en a été sorti par une cymbale qui a volé à côté de lui. La cymbale va devenir un leitmotiv qui souligne les démons du musicien...
Et puis il y a la drogue: pour Bird, ça a commencé dès les années 30, quand il était adolescent. Au départ, c'était la morphine, qui était particulièrement répandue suite aux années 10, les nombreux éclopés qui étaient revenus d'Europe l'avaient rendue courante, et Hollywood l'avait propagée en Californie. Mais Parker était passé à l'héroïne, probablement au début des années 40. Ce n'était pas un secret, tous ceux qui abordent "Bird" dans le film font allusion sans tabou à ce fléau dont il est presque devenu le symbole absolu. Un fléau difficile à comprendre pour les non-initiés, bien sûr, ce que le film aborde avec une naïveté frontale: quand le trompettiste Red Rodney (Michael Zelniker) visite la chambre de Bird pendant une tournée, et lui montre fièrement qu'il s'est mis à l'héroïne, le saxophoniste est atterré...
C'est qu'il n'a jamais vécu, le film le montre, dans une quelconque impression que l'héroïne le rendait grand, contrairement à ce que tant de musiciens qui l'ont suivi, certains dans la tombe, pensaient: Jimmy Heath, par exemple, a avoué que c'est volontairement qu'il était tombé dedans... Miles Davis s'y est intéressé très tôt, Gerry Mulligan, et tant d'autres contemporains (John Coltrane, Sonny Rollins...): tous en sont sortis vainqueurs, finalement. Pas Bird.
Et pourtant le film insiste sur la volonté de normalité, l'aspiration au bonheur de Charlie Parker, auprès de Chan mais aussi en compagnie de sa musique. Lui qui ne s'est jamais départi d'un complexe d'infériorité, nous dit le film, a quand même tout fait pour réussir à sa façon le "rêve Américain", en obtenant de sponsoriser un club de jazz (le Birdland), de jouer avec des ensembles de cordes (il considérait ces enregistrements extrêmement controversés comme une preuve éclatante de sa réussite), et d'élever ses enfants... Mais sans rien renier de sa musique, qui l'engageait à 200%.
Une jolie scène, probablement basée sur les souvenirs authentiques de Chan Parker, nous montre le couple entendant à la radio pendant un voyage en voiture, un réappropriation d'un solo de Parker par le chanteur King Pleasure (Parker's mood)... Alors que Chan souhaite changer la station de radio, Parker veut, au contraire, entendre de quelle façon sa musique est diffusée au public... C'était le même Parker qui, bien que héraut d'une version révolutionnaire de la musique de jazz, qui secouait les conventions, vouait une admiration sans bornes à Benny Goodman, chef d'orchestre et clarinettiste qui avait, lui, réussi... sans un gramme d'héroïne.
Un héros américain qui a du composer, nous dit le film, avec sa toxicomanie, la justice, le racisme évidemment (bizarrement traité surtout sur le mode de la blague, dans le film: à travers une tournée de Parker, qui a engagé le blanc Red Rodney, et le fait passer pour un albino pour une tournée dans le Sud), mais aussi les sales coups du sort, comme la mort d'un enfant qui sera d'autant plus mal vécue, que Bird était de l'autre côté des Etats-Unis quand il l'a appris...
Eastwood n'a peut-être pas livré la biographie de Charlie Parker la plus fiable, et fidèle à sa manière, l'a sans doute considérablement simplifiée. Mais ce qui en sort, à travers les grands moments comme à travers les scories (cet abominable moment, où Parker recroise "Buster Franklin" qui joue du rock 'n roll, ou en tout cas ce que Eastwood identifie comme tel), c'est une fascination pour un homme exceptionnel, qui n'a pas su triompher de ses démons. Cette sincérité de l'artiste qui a voulu s'approcher d'une de ses idoles, et en livrer un portrait ultra-sensible, est la marque de Clint Eastwood.
A noter pour finir, que Lennie Niehaus (1929-2020), qui a signé la musique, et a la redoutable tâche de parfois "incarner" Parker à travers son saxophone alto (tous les solos qui n'ont pas été repris directement des enregistrements de Bird ont été joués par lui), était l'un des nombreux musiciens, qu'ils soient noirs, blancs, verts ou rouges, qui sont venus au jazz après avoir entendu la révolution incarnée par Gillespie, Powell, Clarke, Pettiford, Monk, Dorham, Johnson, Dexter Gordon, Charlie Christian... Et Charlie "Bird" Parker.